Villa (Doroteo Arango, dit Francisco "Pancho")

Ecrit par Agnès Granjon

 

(5 ou 15 juin 1878 - 23 juillet 1923)

 



En juin 1878, naît le fils aîné d’Agustin Arango et de Micaela Arambula. Baptisé Doroteo, ce premier enfant sera suivi de quatre autres : Hipolito, Antonio, Marianne et Martinita. Leurs parents travaillent comme métayers sur l’hacienda de la Coyotoda (à San Juan del Rio, dans l'État du Durango), propriété de la famille Lopez Negrete. Doroteo n’a pas l’opportunité d’aller à l’école. Il travaille avec son père, apprenant à soigner les troupeaux, à abattre les bêtes et à faire sécher la viande pour la conserver. Dès l’âge de dix ans, il est reconnu comme l’un des meilleurs cavaliers de San Juan del Rio. Il est également fin tireur et, dès qu’on lui prête un fusil, il rapporte des lapins ou d’autres petits gibiers pour améliorer l’ordinaire de la famille. En 1893 son père meurt et Doroteo, en tant que fils aîné, devient chef de famille. Il prend la suite de son père en signant un accord de métayage avec la famille Lopez Negrete pour l’hacienda de Gogojito. Il connaît la rude vie des ouvriers agricoles, s’épuisant de l’aube au crépuscule sur une terre poussiéreuse et étouffante pour subvenir aux besoins de sa famille.

Sa vie bascule le 22 septembre 1894 : "c’est alors que commence ma tragédie", dictera-t-il des années plus tard à son secrétaire Manuel Bauche Alcalde, pour son autobiographie. Revenant des champs, Doroteo trouve sa jeune sœur de 12 ans aux prises avec le propriétaire de l’hacienda qui tente d’abuser d’elle. Il tire sur Don Agustin Lopez Negrete, le blessant au pied, avant de s’enfuir à cheval dans les montagnes de la Sierra Madre. Ainsi débute sa vie de hors-la-loi. Il a seulement 16 ans. Le fugitif survit d’abord tant bien que mal en dormant le jour, en chassant et volant la nuit. Il se joint ensuite à une bande de proscrits voleurs de bétail. C’est alors qu’il adopte le nom de Francisco Pancho Villa, soit pour échapper aux poursuites judiciaires, soit pour assurer son autorité sur la bande de voleurs, qui aurait été conduite pendant un temps par un dénommé Francisco Pancho Villa jusqu'à ce qu’il soit abattu par les Rurales.

Le jeune homme est un chef né, à la fois audacieux, généreux, tendre, mais aussi rancunier et implacable. Il conduit avec succès sa troupe de voleurs de bétail. Habituellement, ils se contentent de s’emparer d’une vache pour assurer leur alimentation. De temps en temps, ils s’attaquent aux troupeaux qui pâturent aux périphéries des grandes haciendas et capturent alors jusqu'à plusieurs douzaines de têtes de bétail, qu’ils revendent de l’autre côté de la frontière, en Arizona ou au Texas. Plus rarement encore, la faim les pousse parfois à dépouiller les quelques chariots et diligences qui s’aventurent dans ces terres désolées. Vers l’âge de 20 ans, Pancho Villa se déplace au nord du Chihuahua. En dehors de ses activités illicites, il travaille un temps comme mineur à Parral, puis en 1899 à Santa Eulalia, près de Chihuahua. Mais il se lasse vite de cette besogne pénible et mal payée. Il travaille aussi parfois dans les haciendas, ou comme maçon ou boucher itinérant. Mais il reste avant tout un bandit et ajoute rapidement l’attaque de banque et le meurtre à la longue liste des crimes qui lui sont reprochés. Ses hold-up auraient rapporté des centaines de milliers de pesos à lui-même, aux membres de sa bande et à sa mère. Continuellement pourchassée, la bande s’accroche de nombreuses fois aux Rurales. Villa tue lui-même un certains nombre d’officiers et de civils lancés à sa poursuite.

C’est au cours des années 1900-1909 que Pancho Villa commence à devenir dans le nord du Mexique un héros de légende. En 1908, sa tête de chef de bande est mise à prix tout au long de la frontière mexicaine, dans les États de Durango, du Sonora et du Chihuahua. De nombreuses légendes plus ou moins fondées circulent sur toute cette période de sa vie.

Terrorisant et dévalisant les riches propriétaires de mines et d’haciendas, partageant son butin avec les péons, il est appelé par certain le "Robin des bois mexicain", rendant aux pauvres l’argent que les riches leur a pris, conduit "par la main de Dieu". D’autres légendes donnent de lui une image beaucoup plus noire et cruelle : son "invulnérabilité" est justifiée par le pacte qu’il aurait passé, lui et son cheval noir, avec le diable. Villa aurait également pourchassé l’homme avec qui sa sœur s’était enfuie et l’aurait obligé à creuser sa propre tombe avant de le tuer. Il semble aussi que ses hommes n’hésitent pas à utiliser la torture pour arriver à leurs fins. Enfin, impitoyable envers les traîtres, le bandit ne se contente pas de les tuer, mais extermine aussi tous les hommes de leur famille. Il se fait ainsi un grand nombre d’ennemis.

En 1910, la révolte gronde de plus en plus dans le pays contre le dictateur Porfirio Diaz : la majorité des paysans mexicains réclament la réforme agraire promise pour mettre fin au système féodal qui les lie d’une manière quasi-esclavagiste à une hacienda, par le mécanisme de la "tienda de raya", les péons étant dès leur enfance responsables des dettes de leurs pères. De tous les opposants politiques, c’est Francisco Madero qui parvient à rallier les mécontentements. Réfugié au Texas, il se proclame président provisoire et annonce l’insurrection générale pour le 20 novembre 1910. Pancho Villa est alors recruté par Abraham Gonzalez, un des principaux partisans de Madero. Le chef de bande se laisse convaincre par les idées démocratiques du plan de San Luis de Potosi, qui prévoit notamment la restitution des terres confisquées aux péons. Il n’est certes pas non plus mécontent de se dresser contre Diaz, dont les troupes le poursuivent depuis plus de 15 ans. Le bandit devient ainsi capitaine, puis général de l’armée révolutionnaire du nord.

Âgé alors de 32 ans, Villa a acquis une grande expérience du commandement. Fidèle envers les hommes qu’il respecte et à qui il fait confiance, c’est aussi un homme impitoyable dont les colères peuvent devenir des rages violentes. Il a aussi la réputation d’être un des meilleurs tireurs mexicains. Un de ses amis dira plus tard : "son revolver était plus important pour lui que de manger ou de dormir". Ce chef à poigne, qui n’est ni un buveur ni un fumeur, sait surprendre ses hommes en venant s’asseoir avec eux autour du feu de camp et partager leur nourriture. Cela le rend très populaire parmi ses troupes et lui assure aussi de n’être pas empoisonné. Personnage charismatique, Villa enrôle rapidement plusieurs milliers d’hommes dans sa División del Norte. Cette troupe hétéroclite, qui comprendra jusqu'à 35.000 hommes, est formée de paysans pauvres, fantassins ou cavaliers souvent attirés par la solde. Elle comprend aussi de véritables bandits, ainsi que quelques anarchistes et syndicalistes, quelques pasteurs protestants, et même un fils de Garibaldi. Viennent parfois s’y ajouter, aux hasards des combats, des soldats fédéraux anciennement enrôlés de force dans l’armée gouvernementale. Villa créé même un escadron composé entièrement d’Américains, à la tête duquel il place le capitaine Tracey Richardson, un vétéran de nombreuses guerres insurrectionnelles. Pour assurer leurs besoins, les partisans de Villa doivent principalement compter sur leur compagne, la soldadera, qui pille les poulaillers et les vergers. En cas de défaite, les hommes sont prompts à déserter, se scindant en bandes qui se réfugient dans les montagnes, d’où elles attaquent régulièrement les villages.

Au matin du 22 novembre 1910, avec 375 cavaliers, Pancho Villa réalise son premier acte de chef révolutionnaire en attaquant les troupes gouvernementales à leur descente du train à San Andres, dans le Chihuahua. Ses "Dorados", qui savent charger et tirer avec précision au plein galop, sont de redoutables cavaliers. Ils tiennent la ville jusqu'à l’arrivée des renforts de l’armée fédérale. Villa adopte ainsi dès le début les principes de la guérilla, faite de raids et de guet-apens, profitant de l’effet de surprise et de la mobilité pour mettre en déroute l’armée régulière. Ses troupes prennent ainsi peu à peu possession des grandes plaines du nord. En mars 1911, elles s’emparent du centre ferroviaire de la ligne nord-ouest, coupant l’armée fédérale de sa principale source d’approvisionnement au Texas. Villa s’associe ensuite avec Pascal Orozco, l’un des premiers révolutionnaires à s’être soulevé contre Diaz dans le Chihuahua, pour s’attaquer à Ciudad Juarez. Le 19 avril 1911, les révolutionnaires encerclent la ville frontalière. Rentré entre-temps de son exil américain, Madero s’oppose fermement au siège de Ciudad Juarez, et le 7 mai ordonne la retraite. Pancho Villa passe outre, proclamant à ses hommes que "Quelquefois, le chef civil est incapable de voir ce qui est évident aux yeux de son chef militaire. Si le succès de la campagne ou de la révolution est en jeu, le subordonné doit être guidé par son propre jugement". Au matin du 8 mai, ses tireurs d’élite commencent à donner l'assaut. Les 500 fédéraux se maintiennent durant deux jours derrière les remparts de pisé. A l’aurore du 10 mai 1911, un drapeau blanc est hissé sur la tour principale de la garnison. Le général Juan Navarro, un fidèle de Diaz, homme cruel haï par les révolutionnaires, rend son épée en signe de capitulation. Les soldats survivants de la garnison choisissent alors de se joindre à l’armée révolutionnaire. Pancho Villa et Orozco projettent de faire fusiller l’ensemble des officiers. Mais Madero intervient en faveur de certains d’entre eux, et notamment du général Navarro, allant jusqu'à emprunter une voiture pour le mettre à l’abri au consulat allemand.

Après ce coup d’éclat, les forces révolutionnaires marchent sur Mexico. Elles rencontrent fort peu de résistance. Sentant la fin, Diaz capitule le 25 mai et quitte secrètement la capitale pour Veracruz, où il s’embarque à bord du paquebot "Das Zinsterman" dans la nuit du 31 mai 1911 à destination de la France. La fuite de Diaz et l’arrivée au pouvoir de Madero mettent fin pour un temps à la lutte de Pancho Villa. Celui-ci ne s’habitue pas à la capitale et se retire à Chihuahua, où il créé, avec les 10.000 pesos de son pécule, une petite fabrique d’emballage de viande. Cependant, dès mars 1912, il reprend du service comme général de brigade dans l’armée fédérale pour écraser la rébellion d’Orozco, son ancien compagnon qui, jugeant la politique de Madero trop timorée, tente d’appliquer par lui-même les idéaux révolutionnaires.

Mais rapidement, Villa se rebelle contre l’alliance entre Madero et le général Huerta. Son insubordination lui vaut d’être arrêté et enfermé dans une prison militaire. Huerta prévoit son exécution pour le 3 juin, à Jimenez. Madero le sauve en l’envoyant au pénitencier de Mexico, d’où Villa s’échappe en décembre 1912. Il se réfugie au Texas, à El Paso, de l’autre côté du Rio Grande.

L’assassinat de Madero par Huerta, le 22 février 1913, pousse Pancho Villa à reprendre la lutte, aux côtés d’Emiliano Zapata, du gouverneur Venustiano Carranza et d’Alvaro Obregón.

Rentré au Mexique, il reconstitue sa División del Norte et poursuit la guérilla. A la tête des Dorados, Villa prend progressivement le contrôle du nord du pays : fin 1913, la ville de Chihuahua tombe. Les attaques nocturnes des rebelles nuisent fortement au moral des fédéraux. A Torreon, ceux-ci cèdent après dix jours et dix nuits d’attaques incessantes, qui se concluent souvent dans des corps-à-corps très violents. A la bataille de Zacatecas, Pancho Villa et 12.000 de ses hommes affrontent des troupes fédérales à peu près équivalentes. Après avoir pilonné la ville, les révolutionnaires réussissent à en prendre le contrôle. Mais les pertes sont très élevées : on dénombre 6.000 morts du côté des fédéraux, 1.000 du côté des révolutionnaires, sans compter les victimes civiles. Villa n’a aucune pitié pour les 500 fédéraux qui se sont rendus : conduits dans un cimetière, ils sont tués un par un d’une balle dans la tête.

Devenu maître du Chihuahua, Pancho Villa gouverne la province comme un seigneur de la guerre. Il démantèle les vastes haciendas, redistribuant les parcelles aux veuves et aux orphelins de ses soldats. L’exploitation des terres doit servir à financer en partie la rébellion. La revente aux États-Unis de troupeaux de bétail volés dans les haciendas lui assure son autre principale source de financement. Il trouve facilement des marchands américains prêts à lui vendre des armes et des munitions. En 1914-1915, il émet sa propre monnaie, et décrète que quiconque la refuserait comme moyen de paiement ou tenterait d’en utiliser une autre serait emprisonné. Les négociants risquent même leur vie en la refusant. Les exécutions, que Villa ordonne souvent sur un caprice, sont habituellement laissées à son ami Rodolfo Fierro, mieux connu par son surnom "El Carnicero" ("le Boucher").

L’armée de Pancho Villa, et plus particulièrement sa cavalerie, joue un grand rôle dans les combats qui aboutissent à la chute de Huerta, en juillet 1914. C’est au cours de cette période que Villa devient véritablement un héros populaire tant au Mexique qu’aux États-Unis. Des cinéastes hollywoodiens et des photographes affluent dans le Chihuahua pour enregistrer les exploits du "Centaure du Nord" ; la plupart ne sont que des mises en scène pour les caméras. En août 1914, une rencontre est organisée à El Paso, entre Pancho Villa et le général Pershing : celui-ci est venu rassurer Villa après la prise de Veracruz par les Marines en avril.

Il lui apporte son soutien, et donc celui du gouvernement américain. Mais cet accord n’est que de principe. Les clans révolutionnaires ne tardent pas à se déchirer une nouvelle fois. L’antipathie et la suspicion ont toujours existé entre Pancho Villa et Carranza : dès octobre 1914, lors de la convention d’Aguascalientes, la rupture est consommée entre les deux hommes. En décembre, les troupes de Villa et de Zapata font leur jonction à Mexico. Les deux chefs se rencontrent au palais présidentiel, où Villa manque de s’étouffer avec une gorgée de brandy en portant un toast à leur victoire. De cette occupation temporaire de la capitale restent quelques photographies montrant Pancho Villa trônant dans le fauteuil de l’ancien dictateur Diaz. Et le souvenir de quelques incartades amoureuses : le révolutionnaire est aussi un bon vivant et un coureur de jupons.

Villa ne reste pas à Mexico : dès janvier 1915, il retourne dans le Chihuahua, avec à ses trousses les troupes constitutionnalistes de Carranza conduite par le général Obregón. Les mois suivants sont décisifs, Pancho Villa se retrouve engagé dans de grandes batailles, au cœur du bassin céréalier du Mexique central. Abandonnant la tactique de la guérilla, il se livre à des combats frontaux qui se révèlent désastreux. La bataille de Celaya, du 7 au 13 avril 1915, met un terme à l’importance militaire des rebelles. Face à Obregón, qui est conseillé par des militaires allemands, Villa, trop sûr de lui, connaît une cuisante défaite. Sa cavalerie charge en vain contre une ville protégée par un réseau de fil de fer barbelé et de fossés d’irrigation remplis d’eau. Devenus des cibles faciles, les attaquants sont décimés par les mitrailleuses. Villa laisse 3.000 morts sur le terrain, ainsi que 32 canons, et 6.000 de ses hommes sont capturés, dont mille avec leurs chevaux. Obregón fait fusiller 120 officiers. Les troupes de Villa sont à nouveau défaites à Trinidad, entre le 29 avril et le 5 juin, puis à Aguascalientes, les 8-9 juillet 1915. Pancho Villa se replie au nord du Mexique avec une armée réduite très abattue. Il redevient peu à peu un petit bandit de province. Nouveau coup du sort en octobre 1915, lorsque le président Wilson reconnaît officiellement le gouvernement de Carranza : cela met le révolutionnaire dans une rage folle. Lui qui a un temps été soutenu par les Américains se sent trahi. Son approvisionnement en armes devient difficile. Au cours de l’hiver 1915, il fait une campagne désastreuse contre le général Plutarco Calles dans le Sonora.

En représailles à la trahison de Wilson, et pour s’emparer de chevaux et de munitions, Pancho Villa s’attaque aux villes frontières américaines. Le 11 janvier 1916, il tue 11 Américains à Santa Isabel. Le 9 mars, il conduit une véritable opération suicide, en lançant un raid punitif sur Colombus, au Nouveau-Mexique, qui compte alors une garnison d’environ 600 soldats. Il semble que Villa ait porté son choix sur cette ville dans l’intention de châtier Sam Ravel, un intermédiaire a qui il avait confié de l’argent pour acheter des armes : celui-ci ne les a jamais livré, ni n’a restitué l’argent. Le 9 mars, à 4 heures 45, 485 Dorados pénètrent dans Colombus, prenant les soldats américains par surprise. Ils mettent le feu aux casernes, ainsi qu’à un hôtel, où ils font 4 victimes parmi les clients, et tirent sur les maisons et sur les civils qui osent se montrer. Pancho Villa est resté du côté mexicain de la frontière avec un petit groupe d’hommes. A 7 heures 30, trois heures après le début de l’attaque, le clairon de Villa sonne la retraite et les cavaliers se retirent au Mexique avec leurs blessés, laissant la ville de Colombus en partie détruite. Les soldats américains se lancent alors dans une folle poursuite, pénétrant sur plus de 5 miles en territoire mexicain avant de rencontrer une forte résistance de la part des rebelles et de rebrousser chemin. Sur le terrain, les Américains dénombrent seulement 17 morts, contre une centaine du côté des Mexicains.

Alors qu’un grand nombre de Mexicains considèrent que Pancho Villa a vengé des décennies d’oppression américaine, les États-Unis vivent ce raid comme un véritable affront : depuis 1812, c’est la première fois que des Américains sont attaqués et tués par des forces étrangères à l’intérieur de leurs frontières. Dès le 10 mars 1916, le président Wilson ordonne l’envoi d’une expédition punitive sous la direction du général Pershing. Celui-ci, aidé de 5.000 hommes, doit s'emparer de Villa mort ou vif. Carranza laisse d’abord faire, avec l’espoir que le rebelle soit capturé rapidement. L’expédition Pershing à travers le Chihuahua dure 11 mois, de mars 1916 à février 1917. Elle se traduit par la dispersion des hommes de Villa dans les montagnes. Mais ceux-ci bénéficient de l’appui des péons, qui donnent de fausses informations aux soldats américains et avertissent les rebelles des mouvements ennemis. Pershing emploie tous les moyens de la guerre moderne pour traquer le fugitif. Des avions survolent les montagnes et les déserts avoisinants dans l’espoir de repérer l’insaisissable Pancho Villa. En vain, celui-ci reste introuvable. Pershing télégraphie à Washington : "Villa est partout, mais Villa est nulle part". L’expédition s’enlise, les troupes américaines, qui ont largement pénétré dans le nord du Mexique, sont de plus en plus mal accueillies par la population. Les incidents se multiplient, comme à Carrizal, le 18 juin, où des soldats du 10e régiment de cavalerie américain sont tués ou faits prisonniers. Les relations entre les États-Unis et le Mexique s’enveniment. Carranza craint que Pershing ne saisisse l’opportunité de sa présence pour prendre le contrôle du nord du pays. C’est ce que souhaitent certains membres du Congrès. Mais Wilson s’y oppose, craignant qu’une guerre n’éclate purement et simplement avec le Mexique. Il décide de retirer ses troupes dans le nord du Chihuahua : leur principale tâche est alors d’inciter les forces de Carranza à capturer ou à tuer elles-mêmes Villa.

Pancho Villa est alors retranché dans les montagnes avec moins de 400 hommes. Blessé au genou au cours d’un accrochage avec les fédéraux, il se terre pendant deux mois, divisant ses troupes en plusieurs unités qu’il disperse dans le Chihuahua et le Durango. Moins de 30 hommes restent avec lui. Les rebelles, découragés, commencent à perdre la foi en leur chef. Cependant, sa popularité ne cesse de grandir, et il profite du retrait partiel des soldats américains pour reprendre l’initiative : le 15 septembre 1916, avec 2.000 hommes, il attaque par surprise la ville de Chihuahua, s’en prenant aux bâtiments gouvernementaux, aux casernes ainsi qu’à la prison, d’où il libère un grand nombre de ses partisans. Cette expédition se fait au nez et à la barbe de 9.000 soldats fédéraux et de 10.000 soldats américains qui stationnent alors dans la ville. Les rebelles n’ont que des pertes mineures. Durant quatre ans encore, Villa poursuit sa guerre de résistance. Mais ses troupes sont défaites, bataille après bataille, par celles de Carranza et d’Obregón. En février 1917, le général Pershing et son armée retournent aux États-Unis. L’expédition punitive a échoué, puisque Villa court toujours. Elle a cependant servi d’entraînement aux Américains en prévision de la guerre en Europe contre les Allemands.

Après la chute de Carranza, Pancho Villa signe, le 28 juillet 1920, un arrangement avec le nouveau gouvernement d’Obregón : il dépose les armes et obtient en échange l’amnistie, ainsi que son rétablissement, avec pension, dans son grade de général de division. On lui accorde aussi une hacienda de 25.000 hectares, à Canutillo, dans son État natal du Durango, ainsi que des fonds généreux pour lui et ses hommes. Ironie de l’histoire, Villa devient propriétaire d’une grande hacienda. Mais bien que riche et influent, il n’oublie pas son passé de péon : il se sert de sa position pour soulager les peines de la classe dont il est issu. Sur ses terres, il se lance dans un vaste projet de réforme agraire. Il étudie les nouvelles techniques américaines de rotation des cultures et modernise le système d’exploitation de manière à ne pas reproduire les pratiques injustes utilisées traditionnellement dans les haciendas. Il trouve facilement une banque disposée à prêter aux fermiers. Les prêts leur sont accordés à un taux exceptionnellement bas, ce qui leur permet d’acheter les outils et les semences nécessaires à leurs champs sans craindre de devoir s’endetter de plus en plus pour rembourser. Villa donne aussi la possibilité aux enfants vivants sur ses terres d’aller à l’école.

Le brigand devenu général s’est finalement assagi. Mais il est vite rattrapé par son passé. Trois ans seulement après avoir quitté le devant de la scène, le 23 juillet 1923, il tombe dans une embuscade alors que, revenant de la banque, il circule en voiture dans les rues de Parral (État du Chihuahua). Il meurt abattu d’une balle dans le dos. Les coupables ne furent jamais identifiés, mais certains indices semblent désigner le général Plutarco Calles, qui est sur le point d’être élu président, comme l’investigateur du crime. Il aurait fait abattre Villa à la suite de certaines rumeurs sur sa possible candidature à la présidence. Mais il pourrait s’agir aussi d’une vengeance plus personnelle, Villa s’étant fait beaucoup d’ennemis tout au long de sa vie.

Pancho Villa n’est que tardivement reconnu comme un révolutionnaire par le gouvernement mexicain. C’est en 1976 seulement que le président Echeverria fait inhumer son corps, lors de la célébration de la révolution du 20 novembre, dans le monument de la révolution à Mexico. Corps mutilé, puisque la tombe de Villa avait été profanée en 1926 dans le cimetière de Parral et sa tête découpée et volée. "Bandolero" au grand cœur, ou brute sanguinaire ? Les deux aspects coexistaient sans doute chez Villa, ce qui fait dire à l'historien Jorge Mejia Prieto qu’il avait "deux âmes" : une compatissante envers les pauvres qu’il a toujours protégés, l’autre impitoyable envers ses ennemis.

le lundi, 25 janvier 2016 posté dans la catégorie V