Vergne (Louis)

Ecrit par Éric Labayle

(20 juin 1890 - 31 mars 1991)

 

 

Louis Vergne est né le 20 juin 1890 à Crocq, dans le département de la Creuse. Il est le troisième enfant de la famille, après Marie, l’aînée, et son frère Gabriel. Il a ensuite une sœur cadette, prénommée Marguerite. Ses parents sont de petits agriculteurs. Sur une propriété de sept hectares, ils pratiquent la polyculture et l’élevage de vaches à lait. C’est dans ce milieu profondément rural qu’il grandit.

Jusqu’à l’âge de 8 ans, il est scolarisé à l’école du village. Il part ensuite poursuivre ses études au petit séminaire de Felletin, puis à l’institution Notre-Dame de Guéret. C’est là qu’il passe son baccalauréat de lettres (latin et grec), obtenu avec la mention "assez bien". En 1909, il s’inscrit à l’école de commerce de Nancy.

Conscrit de la classe 1910, il est appelé sous les drapeaux en 1911. C’est au 37e R.I. de Nancy qu’il effectue son service militaire, ce qui n’a rien de surprenant, étant donné son lieu de résidence de l’époque (s’il était resté à Crocq, il aurait sans aucun doute rejoint le 78e R.I. de Guéret). En 1914, il est sergent et s’apprête à retourner à la vie civile, lorsque l’imminence d’une guerre fait basculer son destin. Il est en convalescence dans la Creuse vers la fin du mois de juillet mais, presque guéri, il décide de rejoindre son régiment lorsque les bruits de mobilisation se font plus insistants. Il est donc de retour à la caserne lorsque la guerre est déclarée.

Comme tous les corps de troupe des 20e et 21e C.A., le 37e R.I. est l’un des meilleurs régiments d’infanterie de l’armée française. Dès que la certitude d’un conflit avec l’Allemagne est acquise, il doit se positionner face à la frontière pour couvrir le débarquement, la concentration puis le déploiement des corps d’armée affectés au front de Lorraine. Le cas échéant, c’est lui qui devra subir le premier choc d’une opération ennemie précoce...

Après trois années de préparation, le sergent Vergne, comme tous ses camarades, est au mieux de ses capacités militaires. Le 37e R.I. appartient au 20e C.A., commandé par un chef déjà célèbre : le général Foch. Lorsque la campagne commencera, il devra franchir la frontière pour participer à une puissante offensive en Lorraine allemande. Sa division, la 11e D.I., est surnommée la "Division de Fer", ce qui en dit long sur sa valeur.

Les opérations de couverture se sont déroulées dans les meilleures conditions possibles, comme à la manœuvre. Le 11 août, le 20e C.A. quitte ses positions en avant de Nancy pour se rapprocher de la Seille et de la frontière. L’heure de l’offensive est proche. Ce jour-là pourtant, alors qu’aucune véritable bataille n’est engagée, Louis Vergne est blessé au cours d’un tir d’artillerie allemand. Il est évacué sur la Gironde.

Il n’est pas exagéré de penser que cette première blessure lui a sauvé la vie. Le 14 août en effet, son régiment participe à l’offensive générale de la 2e Armée. Après des débuts encourageants, cette vaste marche en avant est brutalement stoppée. La bataille de Morhange, à laquelle participe le 37e R.I. est une sanglante désillusion. La fine fleur de l’armée française, battue, doit se replier sur ses positions de couverture, laissant sur le terrain plusieurs milliers de morts.

Le sergent Vergne revient sur le front en octobre, plusieurs semaines après que la bataille de la Marne eut mis un terme aux espoirs allemands d’une victoire rapide. Il est alors titulaire du brevet de chef de section, obtenu au dépôt du régiment (replié à Troyes). Les premières batailles ont causé de réelles hécatombes dans les rangs des officiers subalternes. Les sous-officiers les plus capables sont rapidement instruits puis brevetés pour prendre leur place.

En octobre 1914, les deux adversaires se livrent une lutte aussi confuse qu’acharnée autour d’Arras et dans les Flandres. Louis Vergne rejoint son nouveau régiment (le 237e R.I., régiment de réserve du 37e) sur les pentes de la colline de Notre-Dame-de-Lorette, ancien lieu de pèlerinage devenu un bourbier meurtrier. Il y passe l’automne et l’hiver 1914-15, dans des conditions effroyables.

Il est nommé sous-lieutenant et retiré du front en avril 1915. Renvoyé à Troyes au dépôt commun des régiments de Nancy, il est chargé d’instruire les recrues de la classe 1916. De retour au front en octobre suivant, il est affecté à un autre régiment lorrain, le 79e R.I. Après l’Artois, il découvre le front de Champagne, avant d’être dirigé sur un secteur tranquille de Lorraine.

Le séisme du 21 février 1916 met un terme à cette relative quiétude. Très vite, le 79e R.I. doit à son tour être dirigé sur Verdun pour y participer à l’endiguement de l’offensive allemande. Il est employé dans le secteur du Mort-Homme et de la cote 304. C’est là que le 10 avril Louis Vergne est à nouveau blessé à une jambe, gravement cette fois-ci. Après une deuxième période de convalescence, il retrouve son régiment en novembre.

Commence alors une vie sans horizon. Sa blessure étant trop grave pour lui permettre de reprendre un service actif, il est condamné à passer le reste de la guerre au dépôt régimentaire. Cette perspective ne l’enchante guère aussi, à la première occasion, se porte-t-il volontaire pour l’artillerie spéciale.

En prévision de la future grande offensive de printemps, l’armée française met sur pied une force blindée, dont le général Estienne est l’ardent promoteur. Affecté au 15e groupe du groupement de chars Schneider du commandant Lefèvre, le lieutenant Vergne devient l’un des pionniers de l’arme mécanique. Les mois qui suivent sont consacrés à l’entraînement et aux améliorations techniques, à Cercottes puis au camp de Champlieu, près de Compiègne.

L’ancien fantassin se révèle un fin conducteur. Il teste les nouveaux matériels et assure les démonstrations dynamiques lors des visites de personnalités. Mais si le fait de participer activement à la naissance d’une nouvelle arme est exaltant, l’absence d’action est toujours pesante. Le 15 septembre 1917, il assure la réception des premiers chars d’un nouveau modèle livrés à Champlieu : le futur Renault F.T. 17. À la tête de sa section (la 1re section de la 301e compagnie de chars légers, du 1er B.C.L.), il expérimente l’engin et s’exerce à son emploi sur le champ de bataille. Responsable de la manœuvre de démonstration organisée lors de la visite de Clemenceau à Champlieu, il est pour beaucoup dans l’adoption officielle de celui qui sera bientôt surnommé "le char de la Victoire".

À la suite des offensives allemandes de mars et mai 1918, les chars légers doivent être lancés dans la mêlée. Le 3 juin, le lieutenant Vergne commande la charge épique des F.T. 17 de la 301e sur la ferme de Vertefeuille (dans l’Aisne, au nord-est de la forêt de Villers-Cotterêts).

Ce combat est depuis entré dans la légende de l’arme blindée française ; il constitue le plus beau fait d’armes de Louis Vergne. Il y a fait 140 prisonniers, détruit deux bataillons et gagné sa croix de chevalier de la Légion d’Honneur.

Les combats acharnés du printemps et de l’été sont suivis d’une période d’instruction près de Fontainebleau. C’est de là que la 301e compagnie de chars légers part, en octobre, pour sa dernière campagne. Elle est envoyée en Belgique où, sur un terrain difficile et face à un ennemi tenace, elle subit de très lourdes pertes en hommes et en matériel.

Le retour à la vie de garnison (à Senlis) qui suit l’armistice est interrompu en juin 1919 par l’envoi du 1er B.C.L. dans les Balkans. L’armée française y assure une délicate mission de maintien de l’ordre dans les anciennes provinces de l’empire austro-hongrois et en Roumanie. Du Danube à Constantinople, Louis Vergne passe dix mois dans cette région.

À partir du mois de mai 1920 commence une longue et monotone période de vie de garnison à Tours, Versailles puis Béziers. Il fait alors (déjà) figure de vétéran des chars d’assaut et ses grandes compétences en matière d’emploi tactique des blindés, ou de technique, sont précieuses. Le 10 décembre 1926, il est fait officier de la Légion d’Honneur. En 1929 toutefois, il abandonne les armes combattantes pour rejoindre le service de l’Intendance, dans lequel il terminera sa carrière militaire.

En 1939, il est affecté à Clermont-Ferrand. Il est alors détaché auprès du ministère de l’Air et chargé de créer le magasin général d’habillement de l’Air. Celui-ci se distingue notamment par un atelier de coupe remarquable.

Après la défaite, il est nommé intendant de l’habillement et des subsistances pour Clermont-Ferrand et sa région. L’invasion allemande de la zone libre transforme cette fonction pacifique en un poste de première importance. L’intendant militaire Vergne s’efforce par tous les moyens de camoufler des quantités considérables de vivres et de matériels. Pour la seule année 1943, son action se résume à trois chiffres : 50 tonnes de nourriture, 40.000 paires de chaussures et 36 wagons de tissu ont pu être sauvés grâce à lui. Soupçonné, il est arrêté par la Gestapo et emprisonné à la prison militaire de la rue Pélissier. Cette mésaventure ne lui fait pas changer de cap. En 1944, il continue à verser clandestinement la paye des officiers et sous-officiers de sa circonscription passés dans le maquis et à faire parvenir du ravitaillement à certains groupes F.F.I.

Le 23 août 1944, il n’hésite pas à faire pression en personne sur les autorités allemandes pour éviter que les approvisionnements ne soient détruits au moment de la retraite. Il obtient de son homologue l’intendant Schafft l’assurance que les dynamitages n’auraient pas lieu. Une fois Clermont et sa région libérées, ces vivres sont distribués à la population civile et le matériel sert à équiper les groupes F.F.I. d’Auvergne.

Après la guerre, en reconnaissance de sa carrière mais également de la part prise dans le camouflage puis le sauvetage des approvisionnements de Clermont-Ferrand, il est nommé intendant général et prend le commandement du service de l’intendance de la 13e Région.

Admis à faire valoir ses droits à la retraite, il quitte le service actif le 16 avril 1946, pour entamer une seconde carrière professionnelle dans le civil et prendre la direction du service du matériel d’une importante entreprise de travaux publics. Quelques années plus tard, il crée une fabrique de parpaings de pouzzolane. Partageant désormais son temps entre Clermont-Ferrand, où il réside, et Crocq, il est élu conseiller municipal de son village natal le 10 mai 1953 et conserve cette charge élective jusqu’en mars 1965. Le 21 novembre 1958, il est fait commandeur de la Légion d’Honneur. Parallèlement à ces activités professionnelles et publiques, il s’implique beaucoup dans la vie associative de sa région, notamment au sein de l’association des anciens élèves de l’école Notre-Dame de Guéret et auprès des officiers de réserve de l’Intendance de la région Centre. À partir de la fin des années soixante, une grave maladie de la rétine, qui entraîne une importante baisse de la vue, le contraint à cesser progressivement ses activités. Installé à Clamart en 1980, il passe pourtant ses derniers jours à Crocq, où il décède le 31 mars 1991. Il y repose dans son caveau familial.

 

Pour en savoir plus : 

"Histoires vraies". Les trois Guerres du Général Vergne. 1914-1918 ; 1919-1920 ; 1939-1945, Éditions Anovi, Parçay-sur-Vienne, 2002, 208 pages. Ce livre est disponible aux éditions Anovi.

le lundi, 25 janvier 2016 posté dans la catégorie V