Vallin (Ninon)

Ecrit par Agnès Granjon

(8 septembre 1886 - 22 novembre 1961)

 

 


Troisième fille de la famille Vallin, Eugénie naît le 8 septembre 1886 à Montalieu-Vercieu, près de Crémieu, où son père détient une étude de notaire. Très tôt, au prénom d’Eugénie se substitue le surnom de Ninon. Elle est encore petite fille lorsque son père achète une autre étude à Aigueperse. Quelques années plus tard, la famille déménage une nouvelle fois au Grand Serre, sur le plateau de Chambarand, entre l’Isère et la Drôme. Le notaire est très attentif à ses enfants, auxquels il fait découvrir les merveilles de la nature ainsi que l’astronomie. Alors qu’elle n’a pas encore dix ans, Ninon est mise en pension avec ses deux sœurs aînées à Saint-Laurent-en-Brionnais, au cœur de la campagne charolaise. Au pensionnat, la musique détient une place importante. Ninon y apprend le solfège avec une facilité déconcertante. Elle participe à tous les spectacles musicaux organisés par l’institution et elle chante seule pour la première fois en public à l’occasion de la messe de Noël 1896.

Adolescente, Ninon s’investit de plus en plus dans la musique. A 16 ans, il s’agit déjà pour elle d’une véritable vocation. L’une de ses sœurs présentant elle aussi des dispositions musicales, elles se rendent toutes deux chaque semaine à Lyon par l’omnibus, accompagnée de leur mère, pour suivre des cours et préparer le Conservatoire. Admises au concours d’entrée, Ninon et sa sœur s’installent alors dans un appartement de la rue Sainte-Marie-des-Terreaux. La jeune fille a la chance d’avoir une excellente professeur de chant, madame Mauvernay qui, ayant décelé ses dons vocaux, la présente aux artistes et amateurs de musique qui fréquentent son salon, dont le docteur Locard et le chef d’orchestre Witkowski. Après trois ans de travail intensif, en juin 1906 Ninon Vallin remporte le premier prix du Conservatoire. Elle débute ensuite dans de petits rôles sur la scène de la nouvelle salle Rameau, et chante aussi des airs d’opéra dans certains salons de la bourgeoisie lyonnaise. A l’occasion d’un petit concert qu’elle donne dans le nord de l’Ardèche, à Annonay, elle rencontre le grand compositeur Vincent d’Indy, qui tombe sous le charme de sa voix pure de soprano.

Au début de l’année 1907, munie des recommandations d’Indy et de Witkowski, la jeune chanteuse part tenter sa chance à Paris. Logeant dans une petite pension de famille avenue Marceau, elle suit des cours de déclamation lyrique. Elle est suivie par Meyriane Héglon-Leroux. Sa formation au conservatoire de Lyon ne facile pas son intégration dans le cercle musical assez fermé de la capitale. En 1909, elle chante dans l’oratorio « Ruiz et Booz » au théâtre de la Glacière à Bourgoin. Ninon est finalement engagée pour les concerts Colonne par Gabriel Pierné. Elle chante Weber, Schubert, Schuman. Grâce à Claude Debussy, elle se voit confier le rôle principal dans La Demoiselle élue. La première a lieu le 2 avril 1911.

Ninon est également engagée au Châtelet pour être la doublure de Rose Féart dans le Martyre de Saint Sébastien du même Debussy. La chance est au rendez-vous : lors des répétitions, la diva, qui souffre d’un certain embonpoint, refuse tout net de monter sur la passerelle où elle doit chanter et quitte le théâtre profondément offensée. Ninon la remplace haut la main lors de la première du 22 mai 1911, malheureusement sans que les critiques s’aperçoivent du changement. Mais séduit par la voix de la jeune soliste, par la souplesse de son style et son intelligence du texte, Debussy lui dédie sa partition : « à celle qui fut si mélodieusement toutes les voix du Martyre de Saint Sébastien », et l’invite chez lui.

Ses premiers succès permettent à Ninon de quitter la pension de famille pour s’installer dans un appartement confortable. Conquis par sa voix, le directeur de l’Opéra comique Albert Carré lui propose un contrat très engageant. Il lui conseille de se consacrer à l’opéra plutôt qu’à la mélodie ou à l’oratorio. Elle fait ainsi ses débuts à l’Opéra Comique le 14 octobre 1912, tenant le rôle de Micaëla dans Carmen, et triomphe en compagnie de Marthe Chenal qui tient le rôle principal. Elle chante ensuite Mignon, l’héroïne du Wilhelm Meister de Goethe, puis Mimi dans La vie de Bohême. Le public est conquis et les critiques sont très élogieuses.

Puis Gustave Charpentier lui confie le rôle de Louise, la jeune ouvrière de son roman musical du même nom. C’est un nouveau triomphe pour Ninon, qui joue également Manon et Mélisande. La jeune chanteuse se livre entièrement dans chacune de ses interprétations. Ses grandes qualités vocales lui permettent de chanter dans des tessitures très différentes.

En juillet 1913, Ninon Vallin épouse un jeune et élégant musicien et impresario italien originaire de Toscane. Durant quelques mois, elle le suit dans ses déplacements professionnels à travers l’Italie. A la suite de la déclaration de guerre, l’Opéra Comique est fermé. Le couple part alors pour l’étranger où Ninon se fait applaudir dans le répertoire français. D’Espagne, son pays de prédilection, Ninon part pour l’Amérique latine en 1916. Sur le transatlantique, elle fait la connaissance de Camille Saint-Saens. Pour sa première en Argentine, la cantatrice se produit au Teatro Colón à Buenos Aires dans Marguerite de Faust devant le président, les ministres et les personnalités du pays. Elle est encensée par le public et par les journaux.

De retour en Europe, Ninon est confrontée à la maladie de son père qu’elle adore. Son époux est quant à lui mobilisé... et disparaît définitivement de sa vie. En 1917, l’artiste se produit à la Scala de Milan, où elle triomphe lors de la première de Marouf, comédie lyrique d’Henri Rabaud. Ce succès lui vaut d’être engagée par le directeur. Elle chante alors avec l’idole des Italiennes, Benjamino Gigli. A la fin du conflit mondial, la soprano donne un nouvel élan à sa carrière internationale. Elle chante ainsi à Oslo, à Budapest, à Vienne, à Ankara, au Caire, à New York, à Montevideo. En 1920, elle consacre une saison à la capitale française, où elle est acclamée le 27 mars au Palais Garnier dans le rôle de Thaïs, de Jules Massenet. Ninon quitte ensuite à nouveau la France pour parcourir le monde, se produisant la même année à Buenos Aires, à New York, à San Francisco, à Chicago puis à Milan, à Rome, à Londres et à Vienne.

Le décès de son père tant aimé l’affecte profondément. C’est à cette époque qu’elle rencontre le compositeur Manuel de Falla. Fasciné par le côté espagnol du caractère de Ninon, qui est décrite comme dotée d’un grand sens de l’humour, franche, mais lunatique et explosive, Falla trouve en elle l’interprète idéale pour la Vie Brève et l’Amour sorcier.

Les pérégrinations de la chanteuse la conduisent en 1921 en Roumanie, où elle chante devant la reine, puis en U.R.S.S., où elle est accueillie triomphalement par le public à Moscou, Kiev et Leningrad. En 1925, Albert Carré quitte l’Opéra Comique. La cantatrice ne convient pas au nouveau directeur. Dès lors, bien qu’ayant reçu cette même année le ruban de la Légion d’honneur, Ninon Vallin tourne le dos à la France, et son nom devient plus connu à l’étranger qu’en France. En Amérique du Sud, elle chante régulièrement jusqu’au milieu des années 1930 à Buenos Aires, à Rio de Janeiro et à Montevideo. Sa réputation est grandissante. A l’opéra de Buenos Aires, elle se produit aux côtés de Caruso, de Schipa, de Pertile et de Muzio. Ninon participe à la première française de Maria Egiziaca en 1934, ainsi qu’aux premières mondiales de Sorcière et de Cadeaux de Noël. En 1938, elle chante au palais de l’Élysée devant le roi George VI d’Angleterre.

Sa prodigieuse carrière se construit également grâce aux 458 disques qu’elle enregistre entre 1913 et 1956. Elle est liée par contrat avec la société Pathé-Marconi. Mais la diva enregistre également pour Odéon à plusieurs reprises en 1928-1929. Ses allées et venues entre les deux maisons sont sans doute un jeu calculé, pour lui permettre d’enregistrer les airs qu’elle désire. La cantatrice se bat également durant des années pour obtenir des droits corrects sur ses enregistrements. En février-mars 1931, Ninon enregistre pour Columbia une intégrale de Werther avec le ténor Georges Thill. Au cours des enregistrements, les relations entre les deux artistes sont houleuses. Et en 1935, lorsque Columbia souhaite réaliser un nouvel enregistrement avec eux, Ninon se brouille définitivement avec le ténor et quitte les séances d’enregistrement. Columbia doit alors faire appel à Bernadette Delprat pour tenter de sauver le projet.

La seconde guerre mondiale met fin provisoirement aux tournées internationales de l’artiste. Ninon se replie dans sa propriété « la Sauvagère », à Millery, qu’elle a achetée en 1926. Elle se produit cependant à Lyon, particulièrement dans le rôle de Carmen. Dès 1945, elle reprend ses déplacements. Le 9 juin, elle est en concert aux Champs-Élysées avec Reynaldo Hahn avant de repartir pour l’étranger. En 1949, elle chante la Damnation de Faust au Châtelet... puis part en tournée en Australie. Le 14 mai 1950, elle triomphe à La Haye avec Liliane Cellérier. L’année suivante, elle tient son premier récital dans le théâtre de verdure qu’elle a fait aménager à « la Sauvagère ». Elle retourne ensuite en Amérique du Sud, où elle crée en 1953 le conservatoire de Montevideo, dont elle devient l’un des professeurs de chant. A l’aube de ses 70 ans, elle se produit encore à Rio, à Buenos Aires et à Montevideo. Et le 5 mars 1955, elle chante pour la télévision française la Joie de vivre avec Henri Spade.

Ninon Vallin met officiellement fin à sa carrière en août 1957, en se produisant pour la dernière fois à Cannes et à Deauville après avoir donné le 28 juillet un ultime récital dans l’immense parc de « La Sauvagère ». Elle consacre ses dernières années à la formation de jeunes chanteurs comme professeur au conservatoire de Lyon. 

La cantatrice décède le 22 novembre 1961 des suites d’une congestion cérébrale, à l’âge de 75 ans.

le lundi, 25 janvier 2016 posté dans la catégorie V