Romanov (Alexandra) Tsarine de toutes les Russies

Ecrit par Danièle Déon-Bessière

(6 juin 1872 - 16 juillet 1918)

 

 

 

Née le 6 juin 1872 à Darmstadt, ville médiévale située au sud de Francfort, la petite Alix aussitôt surnommée Sunny par sa mère, n’est autre que la petite-fille de la reine Victoria de Grande-Bretagne et d’Irlande.

Les parents de la petite princesse, la grande-duchesse Alice et le grand duc Louis IV de Hesse, font venir de Londres une gouvernante pour surveiller son éducation. L’enfance d’Alix est heureuse et préservée au sein d’un foyer harmonieux et paisible, avec son frère, sa sœur aînée et sa petite sœur, jusqu’à l’hiver 1878. Un matin, la fièvre terrasse sa sœur May qui a contracté la diphtérie. Malgré les soins prodigués par sa mère au mépris de la contagion, l’enfant décède. Peu de temps après la grande-duchesse succombe à son tour. A six ans, Alix ne comprend pas pourquoi elle ne voit plus sa maman, refuse d’être consolée et s’enferme dans un mutisme et une solitude que l’entourage ne parvient pas à briser. Préoccupée par l’attitude de la fillette, Victoria lui écrit régulièrement et la fait venir auprès d’elle chaque été.

En 1884, Alix a douze ans lorsque sa sœur Elisabeth convole avec le grand duc Serge, frère cadet du tsar Alexandre III. A l’occasion du mariage, elle découvre les fastes du rite orthodoxe et remarque Nicolas, le jeune héritier. De son côté, le Tsarévitch est séduit par la beauté naturelle et la distinction innée de la princesse. Ils ne se revoient qu’en 1889, lorsque celle qui est devenue la grande-duchesse Elisabeth invite sa sœur à lui rendre visite à Saint-Pétersbourg. Entre temps, Alix s’est lancée dans l’apprentissage de la langue russe.

Les retrouvailles se font sous l’œil froid de l’impératrice Maria Féodorovna, bien décidée à ne pas avoir une Allemande pour belle-fille. L’idylle se noue cependant.

Le décès de son père la rend orpheline ; les fiançailles de son frère la rendent indésirable dans la maison où elle faisait office de maîtresse des lieux.

Cependant le mariage d’Ernest, qui réunit les familles royales, lui permet de revoir celui qui a pris son cœur. Lorsque le 8 avril 1894, après quelques hésitations, elle accorde sa main à Nicolas et que les fiançailles deviennent officielles, le mariage perd de son éclat au profit de l’extraordinaire nouvelle.

En octobre de la même année, après quelques mois de joies partagées particulièrement au sein de la famille anglaise, Alix gagne d’urgence la Russie pour rejoindre Nicolas au chevet de son père mourant à Livadia. Alexandra III décède le 20 octobre, son fils lui succède sous le nom de Nicolas II. Superstitieuse, la foule qui salue le convoi funèbre répand des propos sinistres : "Regardez-la. Elle nous vient derrière un cercueil…"

Malgré le deuil national, le Grand Conseil de la Maison impériale fixe le mariage au 14 novembre, soit huit jours seulement après l’enterrement.

Alix, devenue Alexandra en adoptant la religion orthodoxe, est superbe dans sa toilette de mariée et provoque l’enthousiasme populaire lorsqu’elle se rend à la cathédrale de Kazan. Malheureusement, trop émue, elle ne sourit pas au peuple assemblé venu l’admirer.

Mais comment pourrait-elle dépasser ses inhibitions, cette froideur de sentiments qu’elle affiche depuis la mort de sa mère, alors que sa belle-mère lui fait sentir qu’elle n’est pas la bienvenue et a monté la cour contre elle ?

Comment pourrait-elle manifester son bonheur alors que son époux vient de perdre son père et le peuple un empereur ?

Mais, surtout, comment va-t-elle s’imposer comme impératrice alors qu’elle ne comprend pas les subtilités de la langue russe et que la moindre erreur lui est jetée au visage par une belle-mère qui n’accepte pas la seconde place et dresse les courtisans contre elle ?

Heureusement Nicky, son Nicky, l’adore. Mais il aime aussi sa mère et se refuse à l’abandonner à sa solitude. Aussi accepte-t-il de vivre au palais Anitchkov sous le même toit que l’impératrice-mère qui fait son possible pour tenir Alexandra à l’écart.

Est-ce par réaction que celle-ci protègera sa vie familiale et créera un véritable cocon autour de son mari et de ses enfants ?

Au début de l’année 1895, après deux années de deuil, Alexandra fait enfin sa première apparition officielle en tant qu’épouse du Tsar. N’étant elle-même qu’auprès de ceux qu’elle aime, elle se montre maladroite et froide dans les réceptions de la cour, accréditant la réputation de mépris et d’arrogance que font courir Maria Féodorovna et ses fidèles courtisans.

La catastrophe de la Khodynka en mai 1896 lors des fêtes du couronnement, qui voit périr de nombreuses personnes, et compte autant de blessés, pèsera lourd dans l’avenir. Venus fêter l’avènement du 35e tsar de toutes les Russies selon la tradition des fêtes populaires, les pauvres gens vivent un véritable désastre. Informé, Nicolas II ne songe pas à annuler les bals programmés dans les différentes ambassades, ce qui irrite le peuple qui criera sur son passage : "Va à l’enterrement, pas à la fête !"

L’impopularité d’Alexandra s’aggrave lorsque, après quatre grossesses, elle n’a mis au monde que quatre filles entre 1895 et 1901. Consciente de ne pas remplir son rôle envers la dynastie et la couronne, elle se morfond et culpabilise, mais, inconsciente des intrigues de palais qui se nouent, Alexandra met tout en œuvre pour que le ciel entende sa prière : donner un fils à Nicolas, un tsarévitch à la Russie. Elle va jusqu’à faire confiance à des charlatans malgré les mises en garde de son entourage et, malgré les moqueries dont elle fait l’objet, elle prie, fait canoniser Saint-Séraphin... Enfin, le 30 juillet 1904, elle met au monde un garçon : Alexis. Cette naissance est d’importance puisque le grand-duc Georges, frère de Nicolas, est décédé depuis le 28 juin 1899.

Ce fils, si longtemps attendu, n’a pas hérité de la même santé que ses sœurs. A peine âgé de quelques semaines, le bébé fait une hémorragie ombilicale et, bientôt, tombe le terrible diagnostic : le Tsarévitch est hémophile.

Toutes les pensées d’Alexandra se concentrent alors sur son petit garçon qui ne pourra vivre et grandir comme les autres enfants. Obsédée par la crainte d’un accident ou d’une chute qui provoquerait une crise, la mère impuissante redoute de voir s’accréditer dans le peuple l’idée que l’héritier est infirme lorsqu’il est porté par un des cosaques de l’Empire à plusieurs reprises, lors de fêtes auxquelles assiste la famille impériale.

En effet, les parents refusent de voir leur secret divulgué. Personne ne doit savoir que le petit Alexis ne pourra succéder à son père le jour venu de monter sur le trône !

Pourtant, le désespoir qui habite la mère et le père au chevet de l’enfant qui souffre le martyr et implore : "Maman aide-moi. Tu ne peux pas m’aider maman ? Maman, quand je serai mort, je n’aurai plus mal n’est-ce pas ?" rencontrerait la commisération du peuple qui prierait d’une même voix qu’eux pour la guérison du Tsarévitch alors que, tenu à l’écart du désarroi d’une mère prête à tout pour soulager son enfant, il porte un jugement impitoyable sur ses extravagances.

La mortelle inquiétude d’Alexandra pour son fils consume ses forces et mine sa santé. La Cour, elle, prétend que l’Impératrice feint ces symptômes par caprices pour faire annuler des réjouissances qui lui déplaisent. Mais, surtout, son attachement pour un certain Raspoutine et les privilèges dont il fait l’objet de la part du couple impérial font courir des médisances de plus en plus malsaines.

Comment est-il possible d’imaginer que cet homme représente le sauveur pour la mère éplorée ! Comment expliquer que lui seul soit capable de calmer les crises de l’enfant ! Comment faire comprendre au peuple que, rejetée par les Romanov et les courtisans de la haute société russe qui ne lui accordent pas le droit d’être différente d’eux, elle a assouvi son besoin d’affection en donnant son amitié à des personnages ambigus dont la principale, outre le tsaretz, s’appelle Vyroubova et devient son inséparable dame de compagnie !

En guerre sur le front d’Extrême-Orient depuis le 10 février 1904, la Russie voit naître une agitation révolutionnaire le 9 janvier 1905 avec le "Dimanche rouge". La mutinerie des matelots du croiseur Prince Potemkine durant la période du 14 au 25 juin 1905 et l’apparition des soviets d’ouvriers s’appropriant les administrations locales obligent Nicolas II, après de longues hésitations, à prendre des mesures de circonstances.

Alors que l’agitation gagne, Alexandra et Nicolas II, au lieu d’affronter la situation, s’éloignent du monde et vivent en reclus dans leurs résidences de Tsarskoïé Selo ou de Peterhof.

Prisonnier de sa conception d’une paysannerie fidèle à sa personne et à l’autocratie, Nicolas II, réfractaire à l’idée d’un suffrage universel qui ferait doucement glisser le pays vers une république, souhaite asseoir l’assemblée sur le monde paysan et aussi sur la noblesse. La première Douma est finalement signée, mais elle ne tiendra que du 27 avril au 8 juillet 1906. La seconde sera également de courte durée, mais la troisième, ouverte le 1er novembre 1907, siègera jusqu’au 9 juin 1912, tandis que la quatrième installée le 15 novembre 1913 durera jusqu’en 1917.

Il faut rappeler que l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie François-Ferdinand et de son épouse morganatique, le 28 juin 1914, ont déclenché un conflit mondial dans lequel, par le jeu des alliances, le Tsar s’est vu entraîné malgré une situation intérieure déplorable. Le 19 juillet l’Allemagne déclare la guerre à la Russie et le lendemain 20 juillet Nicolas II proclame officiellement l’état de guerre. Le 20 septembre, il part pour le front sous les acclamations.

Décidé à tenir ses engagements envers les alliés, Nicolas prend lui-même le commandement des armées. Loin du palais impérial, il ne fait confiance qu’à son épouse qui, de son côté, ne fait confiance qu’à Raspoutine.

L’ingérence de la Tsarine dans les affaires de l’État, en pleine guerre, irrite ministres et conseillers et même les membres de la famille impériale. Sourd aux mises en garde, Nicolas II ne soupçonne pas l’ampleur du malaise politique ni du vent d’émeute qui enfle.

Une politique aberrante de nominations et de renvois de ministres, et son immixtion dans la conduite des opérations militaires, provoquant un désordre permanent, valent à Alexandra une haine de plus en plus farouche dont elle est totalement inconsciente, persuadée qu’elle est d’être d’une aide indispensable à son mari et à son pays. Son manque de lucidité et l’importance qu’elle donne à Raspoutine, laissant supposer qu’il a des responsabilités et une activité politique, provoquent l’exaspération au point que le prince Youssoupov ne sera pas inquiété après avoir perpétré un meurtre sur la personne du tsaretz, le débauché qui déshonorait la dynastie par sa pernicieuse emprise sur les souverains.

Qui peut comprendre la perte que représente la disparition "du saint homme" pour Alexandra qui ne pouvait compter que sur lui pour apaiser les souffrances de son enfant ?

Faux coup d’État, dissolution de la Douma, hiver exceptionnellement rigoureux, flambée des prix des denrées alimentaire... Manifestations, arrêts de travail et rassemblements populaires se multipliant en début 1917... Cris d’hostilité à la guerre et à l’autocratie, grève générale, peuple dans la rue...

Les messages alarmés d’Alexandra n’inquiètent pas Nicolas II autant qu’il le faudrait. Celui-ci est plus préoccupé de la santé de ses enfants.

Le 2 mars 1917, désespérée, Alexandra apprend que les troupes ont déserté. Le même jour, Nicolas II lit sans marquer de surprise le rapport qui lui est présenté alors qu’il est ébranlé au plus profond de lui de voir son armée, ses généraux (qu’il considérait comme les piliers de la monarchie) lui demander de se démettre.

Après réflexion, et après avoir consulté le docteur Fedorov pour s’enquérir des chances de son fils à guérir et à régner, il accepte d’abdiquer et de renoncer à la couronne pour le Tsarévitch, la transmettant directement à son frère le grand-duc Michel. A-t-il conscience qu’il change ainsi la ligne successorale et va, de fait, faire aboutir à la disparition de la monarchie ? En effet, le grand-duc décide de renoncer à la couronne tant qu’une Assemblée constituante ne la lui aura pas offerte.

Pâle comme une morte, Alexandra apprend la nouvelle par le grand-duc Paul, l’oncle de l’ex-tsar.

Bientôt, le citoyen Romanov et sa famille sont confiés à la surveillance de Kerenski, le ministre de la Justice. La famille demeure à Tsarskoïé Selo jusqu’au mois d’août 1917.

Le 31 juillet, alors que Nicolas se montre très affecté par les nouvelles du front dont le recul s’accentue, il faut préparer les bagages en vue d’un transfert dans une ville où les excès révolutionnaires seront moins à craindre selon Kerenski. Ce n’est que le 13 août, après un voyage pénible en chemin de fer, puis en bateau, que la famille se retrouve à Tobolsk dans une résidence réquisitionnée par la Révolution. Un changement de gardiens en septembre transforme la vie des Romanov à présent espionnés, restreints dans leurs déplacements, soumis aux privations et aux vexations de consignes stupides. Imperturbables et dignes, Alexandra et Nicolas montrent l’exemple à leurs enfants qui se conduisent avec la même noblesse.

Un nouveau commissaire, nommé Yakovlev, est chargé de mener l’ex-famille impériale vers une autre destination. Le 30 avril 1918, Nicolas, son épouse et sa fille Marie pénètrent dans la maison Ipatiev, à Iékaterinenburg. Ils sont rejoints par les autres enfants le 10 mai. La religion soutient les prisonniers qui font preuve d’un courage forçant le respect de leur entourage.

Dans la nuit du 16 juillet, Yourovski, le tortionnaire qui a préparé l’exécution des prisonniers, vient prévenir Nicolas que : "On vient d’apprendre que les troupes de Koltchak approchent de la ville. J’ai reçu l’ordre de vous transférer dans un endroit plus sûr. Préparez-vous à partir dans une heure, les bagages suivront après".

Conduits jusqu’à la pièce du sous-sol vidée dans l’après-midi, le groupe formé par la famille Romanov comprenant Alexandra, Nicolas, leurs filles Olga, Tatiana, Marie, Anastasia qui tient son petit chien Jammy dans ses bras et leur fils Alexis, le docteur Botkine, Anna Demidova la femme de chambre de l’Impératrice, ainsi que Troupp et Kharitonov respectivement le valet de pied des grandes duchesses et le cuisinier, attendent pendant près d’une heure une voiture qui n’arrive pas. Soudain douze bourreaux pénètrent dans le local, armes au poing, tandis que Yourovski annonce la condamnation : "Nicolas Alexandrovitch, vos amis ont essayé de vous sauver, mais il n’y ont pas réussi. Nous sommes dans l’obligation de vous fusiller. Votre vie est terminée".

Nicolas n’a que le temps de prononce "Quoi ?" avant de tomber foudroyé. Chaque meurtrier a choisi sa victime. L’odeur de poudre se mêle à l’odeur du sang qui a éclaboussé les murs.

Le carnage terminé, les tueurs emportent les corps pour les faire disparaître au lieu-dit "Les Quatre Frères". Le 20 juillet, les traces du bûcher sont nettoyées, les cendres sont jetées dans un puits de mine ou dispersées dans les environs de la clairière. Rien ne doit être révélé ou transpirer sur le massacre collectif. Seule la proclamation officielle est à retenir : "l’Empereur est mort".

Alexandra, l’orgueilleuse tsarine, venait d’avoir 46 ans lorsqu’elle fut abattue pas la Révolution. Malgré ses liens avec l’Angleterre, elle n’avait pas souhaité quitter le sol russe, ni espéré la victoire de l’Allemagne car elle avait adopté et aimé totalement le pays où elle avait fondé son foyer alors que ce pays ne l’avait ni adoptée, ni aimée.

La barbarie, dont elle a été victime avec sa famille, lui a assuré l’immortalité, même si la postérité ne peut oublier qu’elle a été funeste à son pays, son époux, ses enfants et à elle-même malgré d’excellentes intentions et une âme noble et courageuse.

 

Pour en savoir plus : 

Le livre de Danièle Déon Bessière, Marie-Antoinette - Alexandra Romanov. Souveraines de la couronne à la mort, est disponible aux éditions de l’Officine, Paris. Renseignements sur le site Bessière-livres. 

 

le lundi, 25 janvier 2016 posté dans la catégorie R