Rocque (François de La)

Ecrit par Jean-Louis Philippart

(6 octobre 1885 - 28 avril 1946)


Successivement militaire, combattant de la première guerre mondiale et chef de mouvements et partis politiques, La Rocque a été considéré comme fasciste, alors que ses contemporains fascistes le considéraient comme un traître. Si personne aujourd’hui ne se risque plus à le taxer de fasciste, ses prises de position sur la question juive et son action résistante pendant le second conflit mondial ont parfois été contestées.

Marie Jean François de La Rocque de Séverac est né le 6 octobre 1885 à Lorient, où son père, polytechnicien, est officier artilleur dans la marine. Jusqu’au baccalauréat, François de La Rocque est enseigné par son père et reçoit une éducation chrétienne qui prendra une place importante dans sa vie. A vingt ans il choisit la carrière militaire. Il est reçu à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr avec le 191e rang et il sort 130e sur 277 élèves de la promotion "La dernière du vieux bahut".  François de la Rocque choisit ensuite la cavalerie car, dit-il, "aucune arme n’est plus traditionaliste et l’influence du passé y crée l’esprit de corps". A sa sortie de Saumur en 1908, il est affecté au 1er Chasseurs d’Afrique à Blida puis à Orléansville. Il est promu lieutenant un an plus tard. Il rejoint ensuite le 11e Hussards à Beni Ounif, au Sahara. Dans ses emplois il montre des qualités "d’entraîneur d’hommes, d’endurance à la soif et aux très longues courses". En 1911, après des congés pris en métropole, il est affecté au 18e Chasseurs, à Lunéville. Un an plus tard, à l’âge de 26 ans, il se marie avec Edith Allotte de la Fuÿe et s’installe à Lunéville. Le 22 septembre 1913 il est affecté au Maroc en qualité d’officier de renseignement à la disposition du général Lyautey. Fin juillet 1914, alors que le conflit avec l’Allemagne est imminent, La Rocque demande à rejoindre la métropole, mais il essuie un refus catégorique de Lyautey. Le 4 avril 1916 il est promu capitaine à titre définitif et prend le commandement du 4e Goum au Tadla car ses demandes de rejoindre la France échouent encore. La Rocque est désespéré et enrage de ne pouvoir servir son pays. Soudain, le 2 août 1916 au cours d’un combat au lieu-dit  "la Roche percée" près de Khénifra, le capitaine de La Rocque est blessé par balle à la cuisse droite. Hospitalisé à Casablanca il est déclaré "inapte à faire campagne", rentre en France le 22 septembre 1916, puis est fait chevalier de la Légion d’honneur le 27.

En décembre, malgré des séquelles sévères et des douleurs intenses, La Rocque qui a demandé une affectation dans une unité de France est envoyé dans la Somme au 135e R.I.. En février 1917, il est près de Péronne. En juin 1918, il participe directement à la contre-attaque décidée par Mangin sur le flanc de l’offensive Allemande. Le 1er septembre, à la tête du 2e bataillon depuis juillet, il est nommé chef de bataillon à titre provisoire et reçoit la rosette d’officier de la Légion d’honneur.

En 1920, La Rocque est affecté à l’état-major de Foch aux Invalides, puis à nouveau de 1923 à 1925, après un intermède en qualité d’officier de liaison en Pologne. En mars 1924 il reçoit sa nomination effective de chef de bataillon. En avril 1925, quelques mois après son échec au brevet d’état-major, il repart au Maroc mais, handicapé par son état physique, il est contraint à prendre un emploi sédentaire puis à réintégrer l’état-major de Foch aux Invalides. Est-ce pour ces raisons que La Rocque demande sa mise à la retraite le 31 mai 1928 ? C’est possible, mais le décès de son fils aîné  Hugues et le désir de se rapprocher de son épouse et de ses cinq autres enfants ont pu  également amener l’officier à démissionner de l’armée.Pour l’historien René Rémond, "il fut gagné par la vague de découragement qui atteint une armée réduite à l’inaction et dont les soldes sont médiocres". La Rocque obtiendra sa retraite le 26 août avec le grade de lieutenant-colonel, grâce à une récente loi sur le dégagement des cadres de l’armée. 

Après l’armée, La Rocque entre aux "Câbles de Lyon", filiale de la Compagnie Générale Électrique. Son emploi ne le comble pas vraiment car, en réalité, il est attiré par la politique. Depuis longtemps il publie des articles avec ses réflexions sur "l’instrument militaire" et exprime sa volonté de refaire une force capable de faire front à l’Allemagne. Pour lui le régime ne fonctionne pas bien mais il ne conteste pas la république. Avec l’accord de son ancien chef, le général Lyautey, il adhère à l’association nationale des "Croix de Feu", crée en 1927 par l’écrivain Maurice d’Hartoy et qui regroupe "les combattants d’avant-garde et blessés de guerre, cités pour action d’éclat". Avec la réélection de d’Hartoy à la tête du mouvement en 1929, les Croix de Feu affichent  leur volonté de "poursuivre avec énergie les buts de rénovation morale et matérielle du pays". Ils ont un journal de liaison : Le Flambeau. L’organisation montre sa sympathie pour l’extrême droite ; le discours est anti-parlementaire et se nourri de la corruption des milieux dirigeants. Lorsque La Rocque prend la direction du mouvement en 1931 il appelle à voter "National" pour "barrer la route à l’union des gauches et au bolchevisme".

En janvier 1934, lorsque éclate l’affaire Stavisky, La Roque dénonce "les scandales et la perte en France de la notion de responsabilité". Parce que son langage est modéré, comparativement aux insultes des leaders de l’Action Française et parce qu’il ne donne pas de consigne pour manifester avec elle, La Rocque est traité de "faux jeton".  Le 6 février 1934, il demande à ses troupes de descendre dans la rue mais il refuse de "franchir le Rubicon" et de prendre l’Assemblée nationale, déchaînant la colère des ligues. Pour la gauche unie La Rocque incarne tout de même le danger fasciste. En réalité, il a le souci de la légalité de ses actions. Il veut transformer les Croix de Feu en un parti politique normal, se soumettant au verdict électoral. En juillet 1936, quelques mois après la création du Mouvement Social Français qui regroupe les organisations proches des Croix de Feu, La Rocque crée le Parti Social Français (P.S.F.). Sa devise : "Travail - Famille - Patrie"  est placée en manchette sur le nouveau quotidien du parti : Le Petit Journal. Son programme, qu’il a développé dans un livre, Service public, quelques mois après l’émeute du 6 février, est d’arriver au pouvoir par les élections. C’est pourquoi La Rocque refuse toute ouverture vers la guerre civile et les méthodes du fascisme, et refuse de rallier "le front de la liberté" comme le lui demande Doriot. A cause de ses prises de position le colonel ne retire que haine, violence et calomnie.

Quand la guerre éclate, La Rocque met pour un temps son parti en veilleuse et donne pour consigne aux lecteurs de son journal, le mot "Résistance". Mais par fidélité au "vainqueur de Verdun", il accepte "sans restriction" l’armistice et réorganise son parti qui devient Progrès Social Français. En décembre 1940, par "discipline totale derrière le  chef de l’État, et pratique de l’égoïsme sacré de l’honneur",  il accepte  "le principe d’une  collaboration" 1, afin, écrit-il dans le bulletin d’information du P.S.F., "de racheter les erreurs passées et de mériter une paix humaine et juste". Il dénonce l’antisémitisme lorsqu’il est accusé par l’extrême droite "d’enjuivement" et "d’avoir fondé le petit journal  avec un consortium juif", mais au nom du christianisme, son attitude reste floue dans un éditorial du Petit Journal du 5 octobre 1940, sur "La question juive en métropole et en Afrique du Nord". Certes il approuve l’abrogation des décrets Crémieux pris le 24 octobre 1870 qui avaient accordé la citoyenneté aux juifs d’Algérie, mais il  ne suit pas  Vichy dans sa dérive raciste et augmente sa méfiance à l’égard de la Légion Française des Combattants.

En 1942, La Rocque change de cap et commence une activité résistante : en septembre il déclare, dans ses tournées en zone sud, que "la collaboration est incompatible avec l’occupation",  entre en contact avec le réseau "Alibi" lié à L’Intelligence Service et forme le réseau Klan avec des agents du P.S.F.. Il rejette les lois sur le S.T.O. et menace de radier du P.S.F. ceux qui adhèreront à la Milice ou à la L.V.F.

Le 9 mars 1943, La Rocque est arrêté par la Sipo-SD 2 à Clermont-Ferrand, ainsi que 152 dirigeants du P.S.F. à Paris, le même jour et le jour suivant. Après une détention à Moulins et Fresnes, il est interné en Allemagne à Eisenberg, puis à Itter où il retrouve Édouard Daladier et les généraux Gamelin et Weygand. Très affaibli et malade, La Rocque est interné en mars 1945 dans un hôpital d’Innsbruck. Après la libération du camp d’Itter par les Américains le 8 mai 1945,  il est rapatrié en France le lendemain  et placé en résidence surveillée à la caserne des Coches, à Versailles, par le gouvernement provisoire. 

Le 28 avril 1946, encore détenu, le lieutenant-colonel de la Rocque meurt des suites d’une opération chirurgicale et de son mauvais état général. Quelques mois auparavant, la commission de vérification des internements administratifs avait réclamé sa libération,  mais le gouvernement provisoire ne donna pas de suite à cet avis. Il était titulaire de onze citations et avait reçu la cravate de commandeur de la Légion d’honneur le 24 juillet 1931 des mains du général Weygand. En 1961, l’action résistante de La Rocque est confirmée par le général de Gaulle, Président de la République, dans une lettre adressée à madame de La Roque, à l’occasion de la remise de la carte de résistant et la médaille de déporté de son mari.

Le lieutenant-colonel est inhumé dans le cimetière de la commune de Saint Clément, dans le Cantal, où sa famille a ses origines. Sur le fronton de sa tombe en pierre de lave on lit seulement : "François de La Rocque", sans grade ni date de naissance et de décès. Au dessous figurent ses armoiries : "deux lévriers affrontés, et, au chef, trois échiquiers de rocs". De part et d’autre sont gravées deux inscriptions à la mémoire de deux de ses deux fils. A gauche : "Jacques François de La Rocque, aspirant pilote, disparu en service aérien en méditerranée le 21 juillet 1948, 29 ans, Croix de guerre, Médaille militaire, Légion d’honneur, cité à l’ordre de la Nation". A droite : "Jean François de la Rocque, sous-lieutenant pilote, tué en combat aérien au cours d’une mission volontaire le 13 mai 1940 , 23 ans, Croix de guerre, Légion d’honneur, inhumé à Bouvignes, Belgique".

 

 

Notes : 

 

1 - La notion de collaboration est fluctuante, au fil de la guerre. Fin 1940, la collaboration issue de Montoire n'a rien à voir avec celle pratiquée par Laval après 1942. Pour en savoir plus sur l'idée de collaboration dans les derniers mois de 1940, voir les discours du maréchal Pétain de cette période sur http://www.guerre-mondiale.org/Documents/accueil_documents.htm  

2 - La Sipo-SD (abréviation de Sicherheitspolizei-Sicherheitsdienst) était la police de l’État allemand et du parti national socialiste. Alors que la Gestapo (abréviation de Geheime Staatspolizei : police secrète d’État) avait une compétence à l’intérieur du territoire allemand,  la Sipo-SD avait compétence  à l’extérieur du Reich

le vendredi, 22 janvier 2016 posté dans la catégorie R