Moreau (Jean)

Ecrit par Éric Labayle et Jean-Louis Philippart

(16 décembre 1869 - 1er janvier 1917)



Jean Louis Marie Moreau est né le 16 décembre 1869, dans le 7e arrondissement de Paris. Il intègre l’École Spéciale Militaire le 27 octobre 1889. Élève moyen, son rang d’admission est très modeste (431e sur 451 élèves). En dépit d’une progression sensible, celui de sortie n’est guère plus brillant (307e sur 447). C’est que le jeune homme préfère l’action, l’aventure et les expéditions coloniales. Ses penchants le conduisent tout naturellement à rejoindre l’infanterie de marine à sa sortie de Saint-Cyr. Le 1er octobre 1891, il est sous-lieutenant au 2e régiment. Ses premiers pas en corps de troupe sont plutôt encourageants. Ses supérieurs le jugent intelligent, "officier fanatique du métier", très efficace dans l’instruction des recrues qui lui sont confiées et "très apte à faire campagne". Après un an et demi de vie de caserne, il part pour l’Afrique en mars 1893. Là, il est affecté au régiment de tirailleurs sénégalais, avec lequel il participe à la pacification du Sénégal puis, pendant les trois premiers mois de l’année 1895, à la campagne de Casamance. En toutes circonstances, il se montre à la hauteur de la situation, faisant preuve de grandes qualités militaires comme "de beaucoup d’intelligence dans les fonctions politiques et administratives qui lui ont été confiées". Le 18 février 1895, son action lui vaut d’être cité à l’ordre par le commandant supérieur des troupes du Sénégal.

Il rentre en France en août suivant, malade. Jusqu’en octobre 1896, il sert au 5e d’Infanterie de Marine (dont il devient porte-drapeau). Mais la vie de garnison ne lui convient pas. Son service s’en ressent, ce qui lui vaut cette appréciation pour le moins sévère à la veille de son nouveau départ pour l’Afrique : "Dans son emploi d’officier de casernement, Monsieur le lieutenant Moreau n’a montré ni le zèle, ni l’activité, ni l’intelligence qu’on était en droit d’attendre de lui d’après ses notes antérieures ; il faut espérer qu’il servira plus consciencieusement au Soudan qu’il ne l’a fait au 5e Régiment". C’est exactement ce qui se produit. Stimulé par la vie aux colonies, il met dans son emploi suivant, à l’état-major des troupes du Soudan, un zèle qui lui vaut d’être proposé pour les palmes d’Officier d’Académie (il ne les obtiendra pas). Affecté au commandement d’un district, il "administre son monde avec fermeté, adresse et justice", ce qui fait écrire au commandant supérieur des troupes du Soudan qu’il est "fort content de lui".

De retour en France en août 1899, il effectue un bref passage au 5e d’Infanterie de Marine, est nommé capitaine, puis devient officier d’ordonnance du général de Trentinian, auprès duquel il sert jusqu’en novembre 1901. Le 24 novembre, il est affecté à l’état-major du corps d’occupation de Chine, où il travaille pour la première fois avec celui qui devait prendre la tête du corps Colonial en 1914 : le général Lefèvre. Dans ces circonstances particulières, si différentes de la vie de garnison comme des campagnes africaines, le capitaine Moreau se fait apprécier pour son calme, son érudition ("ses connaissances générales sont étendues, variées et bien au dessus de la moyenne"), sa pratique de la langue anglaise (très utile pour les relations avec les autres composantes de la force internationale) et sa tenue exemplaire. Le général Lefèvre prédit "beaucoup d’avenir" à ce collaborateur "consciencieux, ponctuel et dévoué", "intelligent, instruit et travailleur".

Il quitte Tientsin le 4 décembre 1903 et rentre en France par la Sibérie. Il est à nouveau malade, lorsqu’il parvient à destination. Après un congé de convalescence, il devient commandant de compagnie au 1er régiment d’infanterie coloniale. Mais la vie de garnison ne lui convient décidément pas. Peu rigoureux dans son service, il se voit attribuer une appréciation peu élogieuse mais plutôt originale : "Le capitaine Moreau est un brillant officier, spirituel, causeur, cultivant le paradoxe, attiré par le côté artistique et original des choses plutôt que par leur côté positif et pratique ; toutes qualités qui ne lui ont guère servi dans le commandement de la compagnie". Artiste, il l’est en effet puisqu’il joue du violon depuis son enfance.

Fin 1905, Jean Moreau repart outre-mer. C’est en Annam qu’il est affecté cette fois-ci, à Huê, au 9e R.I.C. En complément de son emploi de commandant de compagnie, il profite de l’occasion pour perfectionner sa connaissance de la culture asiatique et obtient le brevet de connaissance des caractères chinois.

Son retour en France (décembre 1907) débute par un nouveau congé de convalescence ; mais celui-ci est plus long que les précédents, il dure six mois. C’est qu’en dépit de sa robuste constitution, Jean Moreau est éprouvé par ses séjours aux colonies. Le 24 mars 1908, il retrouve le 1er R.I.C. et se marie l’été suivant avec Thérèse Marie Yver de la Bruchollerie.

Une fois n’est pas coutume, la vie de garnison cette fois ne semble pas trop lui peser (son mariage n’est peut-être pas étranger à cela). Son chef de corps, impressionné par la carrière coloniale et les emplois variés de son nouveau capitaine, voit en lui un "officier très au dessus de la moyenne, qui fera un très bon officier supérieur". En 1909, le lieutenant-colonel Fonsagrives porte sur lui une appréciation qui semble très juste : "Officier de valeur. Esprit très ouvert et très cultivé, possédant une grande érudition avec beaucoup de modestie ; raisonne juste et a beaucoup de sang froid et d’à propos". C’est précisément cette justesse de raisonnement qui donne toute sa valeur à son témoignage de la bataille de Rossignol.

Le capitaine Moreau retrouve l’Indochine en août 1910. Après l’Annam, c’est au Tonkin qu’il sert désormais. Il est affecté à la 1re compagnie du 10e R.I.C., à Haïphong. Là, il reprend son étude de la langue chinoise et dispense des conférences sur le sujet aux officiers de son régiment. Nommé chef de bataillon le 26 juin 1911, il prend quelques jours plus tard la tête du 3e bataillon du 10e R.I.C. et la fonction de major de la garnison d’Haïphong. Il semble se plaire dans cette vie, puisqu’il prolonge son séjour au Tonkin et ne rentre en France qu’en octobre 1912, sur l’avis du conseil médical.

Une fois encore, son retour en métropole débute par un congé de convalescence (de cinq mois), à la suite duquel il rejoint le 1er R.I.C. dont il devient major par intérim. Il faut croire qu’il a su mûrir et tirer parti de ses précédentes expériences, car son travail lui vaut les éloges de son colonel : "il est expérimenté, d’une intelligence vive et il travaille avec méthode, il a beaucoup d’ordre. Caractère ferme, il commande avec autorité et bienveillance".

Le 8 avril 1914, il est nommé chef d’état-major de la 3e D.I.C. C’est lui qui, le 20 juin, accueille le général Raffenel nouvellement appelé au commandement de la division. Au moment de partir en campagne, en août, les deux hommes ne se connaissent donc pas bien. Moreau, désabusé par les personnalités qui composent son état-major comme par les faiblesses de son nouveau chef, ne parvient pas à constituer une équipe soudée et efficace.

C’est en acteur impuissant qu’il participe au combat de Rossignol, témoin du manque de sang froid du général, de ses décisions malheureuses et de la destruction de sa division. Blessé au soir de la bataille, il est capturé et interné en Allemagne. C’est là qu’il commence son travail de rédaction d’un rapport sur les événements du 22 août 1914.

Affaibli par sa blessure et soumis aux précaires conditions sanitaires de la captivité, il voit sa santé se dégrader au fil des mois. Les autorités allemandes l’évacuent vers la Suisse en 1916. Il est alors soigné dans un sanatorium à Matten-Interlaken, mais ses vieilles maladies coloniales sont trop avancées. À la fin de l’année, il tombe dans un coma diabétique et décède le 1er janvier 1917.

Le commandant Jean Moreau était chevalier de la Légion d’Honneur (décembre 1910), décoré de la Croix de Guerre avec palme (octobre 1916) et titulaire de la médaille coloniale avec agrafe "Sénégal et Soudan". Le 4 mars 1922, la mention "Mort pour la France" lui était accordée.

 

Pour en savoir plus : 

Rossignol, 22 août 1914. Journal du Commandant Jean Moreau, Chef d'État-Major de la 3e Division Coloniale, retranscrit et commenté par Éric Labayle et Jean-Louis Philippart, éditions Anovi, Parçay-sur-Vienne, 2002, 192 pages. Ce livre est disponible aux éditions Anovi.

le lundi, 25 janvier 2016 posté dans la catégorie M