Aurousseau (Léonard)

Ecrit par Jean-Louis Audebert et Éric Labayle

(10 septembre 1854 - 14 septembre 1914)

Léonard Léon Aurousseau est né le 10 septembre 1854 à Saint-Estèphe, dans le département de la Dordogne. Il n'a pas encore 16 ans lorsque débute la guerre franco-allemande de 1870. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, l'annonce des défaites de l'armée impériale l'incite à s'engager pour tenter de venger l'humiliation des premières batailles. Le 22 octobre, il souscrit un engagement volontaire pour la durée de la guerre. C'est à l'Armée de la Loire qu'il connaît son baptême du feu. Passé ensuite à l'Armée de l'Est, il en subit le sort, ce qui lui vaut d'être interné quelque temps en Suisse. 

Une fois libéré, il s'engage une seconde fois, en octobre 1871, au titre du 2e Zouaves. Commence alors une carrière intégralement consacrée à l'infanterie. Homme de troupe puis sous-officier, il sert tout d'abord au 2e Zouaves puis au 12e bataillon de chasseurs à pied. Après avoir suivi les cours de l'École Militaire d'Infanterie de Saint-Maixent, il est nommé sous-lieutenant le 30 avril 1880. 

C'est au 3e R.T.A. qu'en 1880 il commence sa nouvelle carrière d'officier. Avec lui, il sert en Algérie et en Tunisie. En décembre 1884, il est nommé lieutenant et passe au 1er R.T.A. L'année suivante il part pour l'Indochine, où il rejoint le 1er régiment de Tirailleurs Tonkinois.

Il rentre en France en 1888 et termine son temps de lieutenant au 19e R.I. Capitaine le 29 mars 1889, il est muté au 63e R.I. Il quitte ce régiment limousin quelques années plus tard, pour être nommé major du 50e R.I., l'un des deux régiments implantés en Dordogne (à Périgueux, en l'occurrence). Pour la première fois, sa carrière le ramène dans son Périgord natal. Il sert toujours au 50e R.I. lorsqu'il est nommé chef de bataillon, le 25 avril 1900, puis lorsqu'il est promu lieutenant-colonel, en décembre 1907. 

Il accède au grade de colonel le 25 décembre 1911 et prend brièvement la tête du 146e R.I., à Toul, avant de revenir dans le Périgord dès l'année suivante. C'est en 1912 en effet qu'il devient chef de corps du 108e R.I., en garnison à Bergerac. Pendant deux ans, il marque profondément la vie de la petite ville de garnison. C'est un homme respecté, dont les décorations illustrent la carrière mouvementée.

Promu commandeur de la Légion d'Honneur le 31 décembre 1913 (ce qui n'est pas fréquent pour un officier de son grade, la plupart des colonels n'étant encore qu'officiers, voire chevaliers), il est décoré au cours d'une revue militaire le 16 janvier 1914 à Bergerac, par le général de division Henri de Pourquéry de Péchalvès, ancien gouverneur militaire de Verdun, en retraite à Bergerac où il a des attaches familiales. Il est également titulaire de la médaille du Tonkin, de la médaille Coloniale (agrafe "Tunisie"), de la médaille commémorative de la guerre de 1870, officier de l'Ordre Royal du Cambodge, officier de l'ordre du Dragon d'Annam et officier de l'ordre tunisien du Nicham Iftikar...! Bien peu de chefs de corps peuvent alors se vanter d'avoir un tel palmarès !

Atteint par la limite d'âge, il doit partir à la retraite en septembre 1914. La guerre va en décider autrement. Le 1er août 1914, dans l'enthousiasme patriotique qui électrise la dernière retraite aux flambeaux organisée à Bergerac par son régiment, il déclare : "Je suis heureux de partir à la tête de mon régiment et avec mes deux fils... A ma médaille de 1870 j'espère joindre la médaille victorieuse de 1914". Car c'est toute la famille Aurousseau qui part pour la guerre : si le père est colonel du 108e R.I., l'un de ses fils est sous-lieutenant de réserve au 144e R.I. de Bordeaux et l'autre sert comme sous-officier au 108e.

Avec le 12e Corps, auquel appartient son régiment, le colonel Aurousseau combat tout d'abord dans les Ardennes belges. La bataille du 22 août, à l'ouest de Neufchâteau, est un cruel et meurtrier apprentissage de la guerre moderne. Elle touche d'autant plus le chef du 108e que son fils, le sergent René Aurousseau, y trouve la mort. L'échec de la bataille des frontière étant consommé, débute alors une retraite sans fin qui, des rives de la Semois, conduit le 108e R.I. sur la Marne. Le 8 septembre, alors que commence la bataille dont dépend le sort des armes, une balle brise la cuisse d'Aurousseau. De cette grave blessure il ne se remettra pas. Il meurt le 14 septembre à l'hôpital du Val de Grâce où il avait été transporté. 

Son corps est rapatrié à Bergerac, où il est enterré le 26 octobre. Ses obsèques sont célébrés avec la participation d'un détachement du 96e Territorial, commandé par le chef de bataillon Champ. La disparition de cette figure de la vie locale, homme respecté et officier admiré, cause une émotion aussi vive que sincère chez les Bergeracois. La mort presque simultanée au Champ d'Honneur du père et de ses deux fils (l'aîné tué le 20 août et le cadet tombé le 22) fait beaucoup pour marquer les esprits. De nombreuses gerbes accompagnent le corbillard enveloppé d'un drapeau sur lequel repose la cravate de commandeur de la Légion d'Honneur et la médaille de 1870 du défunt. Au cimetière, le commandant Mano et le sous-préfet Tavera prononcent un discours et retracent la carrière du grand soldat.

Le hasard d'une carte postale de l'époque nous donne un autre écho de cette cérémonie : celui de la troupe chargée de rendre les honneurs. Bien entendu, les considérations personnelles sont en ce cas très différentes de l'émotion populaire et de la pompe officielle. C'est surtout sous l'angle d'une corvée que la cérémonie a été perçue  par le soldat (du 96e Territorial sans doute) qui, plus préoccupé par l'état de santé de sa femme (de sa fiancée ?) que du deuil des Bergeracois, écrit le 26 octobre 1914 : "J'ai fait un bon voyage. Je suis arrivé à Bergerac à 6 heures et demie et il y a rien eu. Tout va bien ce matin, rien à faire. Je crois qu'à 11 heures faudra aller à l'enterrement d'un colonel, mais ce sera pas bien pénible". La gloire est chose bien relative...

le vendredi, 22 janvier 2016 posté dans la catégorie A