Lawrence (Thomas Edward)

Ecrit par Éric Labayle

(16 août 1888 - 19 mars 1935)

 

 

Thomas Edward Lawrence est né à Tremadoc (Pays de Galles) le 16 août 1888. A elle seule, son enfance pourrait faire l'objet d'un véritable roman. Ses parents, Thomas Chapman et Sarah Junner sont un couple adultérin, qui a fui l'Irlande pour le Pays de Galles, afin d'échapper aux poursuites, rumeurs et vengeances diverses. C'est sous le pseudonyme de Lawrence qu'ils s'efforcent de commencer une nouvelle vie. Celle-ci est itinérante. Si Thomas Edward naît au Pays de Galles, il passe trois ans en France, à Dinard, avant d'habiter Oxford à partir de 1896. 

Deuxième enfant du couple, qui en aura cinq, il subit une très forte influence de sa mère.

Celle-ci est restée très puritaine, même si elle n'havait pas hésité à enlever Thomas Chapman à son épouse légitime et à ses quatre filles (dont elle était la gouvernante), puis à vivre en concubinage avec lui. Cette vie de famille est bien éloignée des règles strictes de la sévère Angleterre victorienne. Ce "péché" pèse lourd dans l'esprit du jeune Thomas Edward. Il en conçoit un fort sentiment de culpabilité, ainsi qu'une intense conviction d'être "différent". Sa mentalité et, au delà, ses actions, seront empreintes de ces deux traits de caractère. Sa mystique de la chasteté, par exemple, y trouve principalement son origine. 

Après des études au Jesus College d'Oxford (1907-1909), il envisage de préparer une thèse sur l’architecture militaire. C'est en effet à cette époque qu'il développe un fort penchant pour l'Histoire, l'archéologie et la philosophie. Remarqué par l'archéologue David Hogarth, il entreprend donc des recherches qui le mènent (à pied pour l'essentiel) en Palestine, Jordanie, Liban et Syrie, de juin 1909 à décembre 1910. Le fruit de ses recherches est une thèse intitulée "L'influence des Croisades sur l'architecture militaire d'Europe jusqu'à la fin du XIIIe siècle". Ce travail est brillant et novateur. Il obtient la mention la plus élevée (first class), avec les félicitations du jury.

Pour ses études ou son plaisir, Lawrence est un grand voyageur. Il visite la France et l'Angleterre, mais se prend surtout de passion pour le Moyen-Orient. A partir de 1911, il travaille sur un chantier de fouilles à Karkemish, en Syrie du nord, où il contribue à mettre à jour un important site hittite. En marge de ses recherches, il part à la découverte des populations autochtones avec une véritable démarche d'ethnologue. Il apprend ainsi l'arabe syrien, observe coutumes et modes de vie, prend conscience de l'oppression des puissances occupantes (l'empire Ottoman et son allié allemand) et n'hésite pas à parcourir de longues distances à pied, pour aller à la découverte de ce qu'il appelle "ce merveilleux Orient". 

Ces années d'avant-guerre sont fondamentales. C'est en effet à cette époque que le jeune homme forge son caractère, dont les traits dominants sont d'ores et déjà bien établis.

Personnalité complexe et paradoxale, il a pour lui-même une extrême sévérité. A l'ascétisme reçu de sa mère, il ajoute une rude discipline physique : il est végétarien, s'entraîne à résister à la souffrance et pratique intensément la culture physique. Ce travailleur acharné est un adepte de la pénitence ; il lui arrive même parfois de s'auto-flageller ! Sur le plan spirituel, sa découverte de l'Orient s'accompagne d'un éloignement de la religion protestante. Toutefois, s'il admire l'Islam, il ne s'y convertira jamais. La foi qu'il élabore devient un mélange étroit des deux religions : puritanisme et rigueur de l'une, et mysticisme de l'autre. 

Au début de l'année 1914, Lawrence est en Égypte. Comme beaucoup d'archéologues et géographes de son temps, ses propres travaux servent à la fois à enrichir la connaissance historique et à alimenter le renseignement militaire de l'Empire britannique. En janvier, il part pour le Sinaï et le Néguev avec la mission du capitaine Newcombe. Il y travaille comme cartographe. 

A la déclaration de guerre, il se porte volontaire pour l'armée. Après avoir obtenu ses galons de sous-lieutenant et végété quelque temps dans des bureaux londoniens du service géographique (il est trop petit pour les armes combattantes), il est affecté à l'état-major britannique du Caire en 1916. Son excellente connaissance de la région le désigne d'emblée pour occuper la fonction d'officier de renseignement. Dans ce rôle, il est chargé d'interroger les prisonniers arabes servant dans l'armée turque, mais le plus clair de son temps est consacré à l'établissement de cartes géographiques. Il se voit végéter dans des bureaux, condamné à des tâches subalternes et sans gloire, alors qu'il pressent que le front du Moyen-Orient pourrait prendre une réelle valeur stratégique. En 1915, deux de ses frères, Will et Frank, sont tués dans les tranchées du front de France, celui qui accapare toujours l'attention de la plupart des généraux alliés... 

En juin 1916, le chérif de la Mecque, Hussein, déclenche une révolte des tribus arabes contre les Ottomans. Ce soulèvement doit beaucoup à l'action de la diplomatie et des services secrets britanniques. Il reste toutefois trop mal organisé, face à l'armée moderne des Turcs. Lawrence, qui est capitaine depuis peu, est alors désigné par les deux responsables du "Bureau arabe" du Caire (le colonel Clayton et le diplomate sir Storrs) pour une mission de liaison auprès de l'émir Fayçal, qui commande la révolte. Il a comme mission de conseiller Fayçal, mais aussi et surtout d'assurer la livraison d'une importante quantité d'armes et d'argent en provenance du Royaume-Uni. 

Très vite, l'influence de ce capitaine hors du commun dépasse le cadre strict de sa mission initiale. Il devient l'âme d'une guérilla contre les arrières turcs, et surtout contre la voie de chemin de fer du Hedjaz. Le 9 mai 1917, il se lance dans une expédition d'une folle témérité. Parcourant en quelques semaines près d'un millier de kilomètres dans une région particulièrement inhospitalière et sous un soleil de plomb, il entraîne avec lui le chérif Nacer de Médine, Aouda Abou Tayeh (chef de la tribu des Haoueitats) et leurs hommes, pour s'emparer du port d'Akaba, contrôlé par les Turcs. C'est chose faite le 17 août. Ce succès vaut à Lawrence la promotion au grade de major et la nomination dans l'ordre du Bain. 

Le raid d'Akaba n'était à l'origine qu'un coup de dés, mais son issue victorieuse pour les arabes prive l'armée ottomane de son dernier accès à la mer Rouge. Il porte un coup terrible à la puissance turque dans la région. Désormais, Akaba va servir de quartier général à Fayçal et permettre le ravitaillement de son armée par la marine britannique. 

Renforcées par les approvisionnements britanniques, les troupes de la révolte arabe reprennent le cours de leurs opérations, en coordination avec la campagne du général Allenby en Palestine (qui aboutit à la prise de Jérusalem le 11 décembre 1917, puis à celle de Damas, le 1er octobre 1918). Disposant surtout de troupes irrégulières, Lawrence multiplie les coups de mains, les actions de sabotage, de harcèlement et les raids. Il parvient néanmoins à remporter une victoire conventionnelle le 25 janvier 1918, lorsqu'à la tête des 600 hommes de l'émir Zaïd, il bat une brigade turque (2.000 hommes) à Tafileh. 

Alors que la prise de Damas aurait dû marquer le triomphe de son génie visionnaire et la victoire d'une nation arabe unie, elle se solde par une vive désillusion pour celui que l'on surnomme déjà Lawrence d'Arabie. Les chefs des tribus arabes laissent passer la chance de réaliser leur unification en sombrant dans des querelles sans fin. 

Lawrence rentre en Angleterre avec la fin de la guerre, dans un état d'épuisement physique et moral préoccupant. Il jouit désormais d'une célébrité qui doit autant à ses exploits qu'à l'engouement de la presse pour sa personne. Quelques semaines plus tard, une fois rétabli, il est naturellement désigné pour servir de représentant auprès de Fayçal, lors de la conférence internationale de la paix. Il y défend les intérêts de la "nation" arabe, mais ne peut que s'incliner face au partage du Moyen-Orient entre la France et le Royaume-Uni, en vertu des accords Sykes-Picot, signés en 1916 (le Liban et la Syrie reviennent à la France). En validant ce partage, la couronne britannique trahit la parole donnée aux tribus arabes en 1916-17, parole dont Lawrence s'était fait l'ardent propagandiste auprès de Fayçal... N'acceptant pas cette trahison, il démissionne de son grade de lieutenant-colonel et renvoie ses décorations aux gouvernements français et britannique. 

Une fois le Moyen-Orient partagé, Lawrence poursuit pourtant son oeuvre de liaison entre les peuples arabes et le Royaume-Uni, mais par la voie diplomatique cette fois-ci. En 1921, il reçoit de Churchill (ministre des Colonies) la mission de régler les soulèvements irakien et palestinien. Admirateur du mouvement sioniste mais défenseur de la cause arabe, il symbolise à lui-seul le dilemme de cette région. Il parvient malgré tout à un compromis (Fayçal devient roi d'Irak) et participe à l'élaboration d'un statut pour les pays arabes placés sous mandat britannique. C'est à cette époque également qu'il rédige son oeuvre littéraire maîtresse, Les sept Piliers de la Sagesse, publiée en 1926 (d'autres textes de T.E. Lawrence seront publiés, comme sa correspondance ou son autre livre, La Matrice, édité en 1955).

Désabusé et déçu de n'avoir pu mener à bien son rêve de création d'un vaste royaume arabe, Lawrence abandonne la carrière diplomatique en 1922, renonçant aux propositions faites par Churchill. Il va encore plus loin en se rengageant comme simple soldat dans la Royal Air Force ! Il accompagne ce changement radical par un abandon de son nom de famille.

Rebaptisé au gré des circonstances John-Hume Ross ou Thomas Edward Shaw, il sert deux ans dans l'arme blindée (1923-1925), puis retourne dans la R.A.F. pour être envoyé comme mécanicien sur la frontière nord-ouest de l'Inde. Revenu en Angleterre en 1928, il y termine sa carrière comme technicien au sol. Il est rendu à la vie civile en mars 1935. 

Ce changement radical est surprenant, mais il correspond à un réel malaise. En changeant de vie et d'identité, Lawrence veut rompre avec son passé. Tournant le dos à ses illusions perdues, il veut se fondre dans la masse des soldats. Il est rongé par le souvenir des épreuves vécues : la guerre, les maladies, la disette, la torture et le viol (à Deraa pendant l'hiver 1918), les atrocités commises par lui comme par ses adversaires. 

C'est vers 1923 que T.E. Shaw, alias Lawrence, se découvre une nouvelle passion : la moto. Jusqu'à sa mort, il possède sept motos Brough Superior qu'il baptise chacune du prénom George, suivi d'un numéro d'ordre (de I à VII). Sa huitième est commandée et en attente de livraison, lorsqu'il est victime d'un grave accident de la circulation au guidon de la septième, George VII, le 13 mai 1935 près de Bovington, dans le Dorsetshire. Il décède de ses blessures le 19 mai.

le lundi, 25 janvier 2016 posté dans la catégorie L