Gregg (Milton Fowler)

Ecrit par Eric Labayle

(10 avril 1892 - 13 mars 1978)

 

Milton Fowler Gregg est né à Mondale dans le Nouveau Brunswick en 1892. Il a fait ses études supérieures à l’université Acadia New Brunswick (1912-1914) et se destinait à la carrière professorale, avant de s’engager dans l’armée. Cet engagement s’est fait en deux temps : a 18 ans tout d’abord, il entre comme réserviste au 8e New Brunswick Hussars, un régiment de la Milice non permanente ; en 1914 ensuite, il rejoint le 13e Bataillon, d’où il sera versé au Royal Canadian Regiment avec lequel il fait campagne.

En 1918 il a 26 ans. Il est lieutenant au R.C.R. (Royal Canadian Regiment). Vers la fin du mois de septembre, le Corps Canadien du général Currie doit traverser le canal du Nord puis s’emparer de lignes de résistance fortifiées et solidement défendues par les Allemands. Après que ses 1re et 4e Divisions ont traversé le canal, sa 3e Division (à laquelle appartient le R.C.R.) va se placer à droite du dispositif. Elle est bloquée par l’ennemi devant le village de Fontaine Notre Dame. Le Royal Canadian Regiment comporte 23 officiers et 588 hommes lorsqu’il arrive sur le front, vers 6 heures du soir le 27 septembre. Le lieutenant Gregg appartient à la compagnie D.

Après un sommeil court et inconfortable dans les trous d’obus et les ruines du village de Bourlon, la compagnie D se lance à l’attaque le lendemain à 5 heures 30. Elle se trouve alors à droite du régiment. Le R.C.R. bénéficie de l’appui de quatre chars et la compagnie D est soutenue par l’un de ces tanks. Les débuts du combat sont prometteurs : plusieurs dizaines de prisonniers sont faits, deux canons sont capturés et les pertes sont légères. Mais soudain, près de la ligne fortifiée de Marcoing, les Canadiens sont arrêtés par un puissant réseau de barbelés défendu par de nombreuses mitrailleuses et de l’artillerie. La lutte devient confuse et acharnée.

Pour pouvoir faire avancer sa compagnie, le lieutenant Gregg part tout seul chercher un chemin dans les barbelés allemands. A découvert, il rampe, se glisse, se faufile et constitue une belle cible pour les tireurs d’élite. Il finit par trouver un passage étroit qu’un seul homme à la fois peut emprunter. Après avoir repéré l’endroit, il retourne chercher ses équipiers et leur donne l’ordre de le suivre. La traversée est meurtrière à cause des mitrailleuses ennemies, mais en arrivant à la fin du passage Gregg dispose toujours d’un petit groupe d’hommes avec lesquels il peut continuer le combat. Attaquant à la grenade une redoute allemande, il en neutralise les occupants et les mitrailleuses puis fait prisonniers trois officiers et 45 Allemands trouvés dans un abri souterrain voisin. Il les fait aussitôt reconduire de l’autre côté des barbelés, où ils doivent être pris en charge par le reste de la compagnie.

Bientôt, des renforts de la compagnie D, conduits par le lieutenant Duplessie, franchissent à leur tour le réseau de barbelés en empruntant le passage ouvert par Gregg. Mais celui-ci ne les a pas attendus pour lancer ses hommes à l’assaut d’un nouveau retranchement allemand, sur sa droite. Les troupes des deux lieutenants une fois réunies s’emparent l’un après l’autre de tous les points de résistance de l’ennemi et nettoient ainsi la moitié du front de leur compagnie.

L’apparition de nombreux Allemands venant de tous côtés pour renforcer les défenses de la ligne de Marcoing surprend les Canadiens. A cet instant, comble de malheur, le char qui appuie la compagnie de Gregg est hors combat : il s’est renversé et son équipage est blessé. Le lieutenant Duplessie est tué d’une balle dans la tête alors que, pour en contenir les vagues d’assaut, il tire sur l’ennemi avec une mitrailleuse allemande qu’il vient de capturer. Gregg et ses hommes luttent contre leurs assaillants à la grenade, mais les munitions viennent à manquer sérieusement. L’arrivée de renforts est une nécessité absolue. Le lieutenant, bien que grièvement blessé, traverse à nouveau les barbelés pour aller en chercher. Lorsqu’il revient sur le lieu du combat, les soldats restés sur place n’ont plus de grenades et presque plus de cartouches ; ils sont obligés d’utiliser des grenades allemandes trouvées dans les tranchées. Soulagés de voir apparaître leurs camarades munis d’armes et de munitions en bonne quantité, ils redoublent d’ardeur. L’adversaire est finalement repoussé.

Vers midi trente, les Canadiens forment une tête de pont dans la ligne de Marcoing. Les Allemands attaquent trois fois durant l’après-midi mais ne parviennent pas à briser la défense du lieutenant Gregg et de ses camarades. Bien que de grosses pertes soient infligées aux ennemis, les membres de la compagnie D sont de moins en moins nombreux et leur résistance ne pourra pas durer bien longtemps. Heureusement, une section de la compagnie B est envoyée à leur secours en début de soirée.

Dans la nuit, les hommes du lieutenant Gregg sont remplacés par une section du 42e Bataillon. La compagnie D va à l’arrière pour s’y ravitailler et faire le compte des morts, des blessés et des disparus. Le bilan est terrible. Le Royal Canadian Regiment tout entier doit être réorganisé à trois compagnies au lieu de quatre. Il a perdu son colonel qui est remplacé par le capitaine Wood.

Bien que plusieurs fois blessé, Gregg ne se fait pas évacuer. Le lendemain, il est à nouveau à la tête d’une compagnie, à la droite du R.C.R., face au village de Tilloy. Là, un feu de mitrailleuses violent bloque toute progression. Gregg lance ses hommes à l’assaut pour aider les Patricias (les hommes du Princess Patricia's Canadian Light Infantry) qui sont sévèrement accrochés. Bien retranchés, les Allemands fauchent les assaillants et les forcent à se replier avec de lourdes pertes. Parmi celles-ci figure Milton Fowler Gregg, blessé pour la troisième fois.

Le 1er octobre, le Royal Canadian Regiment et la 7e Brigade (de la 3e Division) toute entière sont relevés par la 9e Brigade, qui reprend à son compte la progression. C’est l’heure du décompte des pertes, mais aussi du repos et des récompenses. Le lieutenant Gregg reçoit la Victoria Cross et devient l’un des officiers les plus en vue du régiment (il est le premier à recevoir cette prestigieuse distinction au R.C.R.). La citation qui accompagne sa décoration résume sa conduite exceptionnelle et courageuse :

"Pour les plus remarquables bravoure et initiatives durant les opérations près de Cambrai, du 27 septembre au 1er octobre 1918. Le 28 septembre, lorsque l’avance de la brigade fut stoppée par un feu venant des deux flancs et par un épais réseau de barbelés intact, il s’est avancé seul en rampant et a exploré les barbelés jusqu'à ce qu’il y trouve un petit passage, par lequel il a fait ensuite passer ses hommes pour attaquer les tranchées ennemies. L’ennemi a contre-attaqué en force et, par manque de grenades, la situation est devenue critique. Bien que blessé, le lieutenant Gregg est reparti vers l’arrière seul sous un feu terrible et a rassemblé des renforts. Puis, rejoignant sa troupe, laquelle pendant ce temps avait considérablement réduit, et en dépit d’une seconde blessure, il a réorganisé ses hommes et les a conduits avec la plus grande détermination contre les tranchées ennemies qu’il a finalement nettoyées. Il a personnellement tué ou blessé 11 ennemis et fait 25 prisonniers, en plus des 12 mitrailleuses capturées dans la tranchée. Restant avec sa compagnie malgré ses blessures, il a à nouveau, le 30 septembre, conduit ses hommes à l’attaque jusqu'à ce qu’il soit grièvement blessé. La valeur exceptionnelle de cet officier a permis d’éviter beaucoup de pertes et à permis de poursuivre l’avance".

Milton Fowler Gregg a terminé sa carrière militaire comme général de brigade. Il a occupé ensuite les fonctions de président de l’université du Nouveau-Brunswick, de ministre des Anciens Combattants, de la pêche, du travail et de haut-commissaire du Canada au Guyana. Il était en outre compagnon de l’Ordre de l’Empire Britannique et décoré de la Military Cross avec barrette. Il est mort en 1978, mais son souvenir reste vivace, tant dans son ancienne université que dans toute l’armée canadienne. Plusieurs bâtiments portent aujourd’hui son nom et une bourse d’étude dispensée chaque année au Collège Militaire Royal du Canada s’appelle "bourse Milton Gregg".

le lundi, 25 janvier 2016 posté dans la catégorie G