Gamelin (Maurice)

Ecrit par Eric Labayle

(20 septembre 1872 - 18 avril 1958)


Maurice Gamelin fait partie de ces hommes que l'on associe exclusivement à une période historique, en oubliant volontiers le reste de leur carrière. En l'occurrence, si le nom de Gamelin reste étroitement attaché à la catastrophique campagne de mai-juin 1940, il ne faudrait pas occulter la brillante carrière qui a conduit cet officier à la tête des armées françaises. Il ne faut pas non plus oublier le rôle de premier ordre qu'il a joué pendant la Grande Guerre, à la fois comme officier d'état-major et personnalité active du G.Q.G., puis comme général de division. En 1918 par exemple, son action à la droite de l'armée britannique a sans aucun doute permis d'éviter un désastre. 

Né à Paris le 20 septembre 1872, il est le fils d’un contrôleur général des Armées et d’une mère alsacienne. Brillant élève, il intègre l’école de Saint-Cyr dont il sort major de promotion en 1893. Il commence sa carrière d’officier en Afrique du Nord, au 3e régiment de tirailleurs algériens tout d’abord, puis à la brigade topographique de Tunisie, où il peut mettre à profit ses dons pour le dessin et l’observation. Revenu en métropole en 1897, il prépare le concours d’entrée à l’École de Guerre. Admis avec le 8ème rang, il en sort deuxième. Esprit fin, cultivé, travailleur et doué pour les études de tactique militaire, il se fait remarquer par le futur général Lanrezac, alors commandant en second de l’école. Il poursuit ensuite comme stagiaire à l’état-major du 15e Corps une carrière qui s’annonce d’ores et déjà brillante. Passé en 1904 du service d’état-major à la troupe (en tant que commandant de compagnie au 15e bataillon de chasseurs), il se montre toujours aussi efficace et fait l’admiration de ses supérieurs. En 1906, il publie son "Étude philosophique sur l’Art de la Guerre", qui le place d’emblée parmi les meilleurs penseurs militaires de son temps.

L’année 1906 marque le tournant de la vie de Gamelin. Cette année là en effet, il est nommé officier d’ordonnance du général commandant la 6e division d’infanterie... un certain général Joffre. Cette nomination doit beaucoup à l’entremise du lieutenant-colonel Foch, qui était alors professeur à l’École de Guerre et qui avait eu l’occasion d’apprécier les hautes qualités de son ancien élève. Dès lors, sa carrière du jeune capitaine breveté se confond avec celle de Joffre. En 1908, il le suit à l’état-major du 2e corps d’armée, puis en 1910 au Conseil Supérieur de la Guerre. Il est nommé chef de bataillon en 1911 et doit se séparer provisoirement de son chef pour prendre le commandement du 11e bataillon de chasseurs, à Annecy. Mais cette séparation est de courte durée, puisque le 23 mars 1914, Joffre le rappelle à son service à l’état-major général.

Gamelin est toujours son collaborateur dévoué lorsque commence la première guerre mondiale. A ce poste, il fait preuve d’un zèle et d’une efficacité de premier ordre, surtout lors de la bataille de la Marne. C’est également à cette époque qu’il se rend compte de l’imbrication étroite du politique et du militaire pour la conduite des opérations. Le 1er novembre 1914, il est nommé lieutenant-colonel et quitte le G.Q.G. pour prendre le commandement de la 2e brigade de chasseurs à pied. Avec elle il combat en Alsace (sur le Linge notamment) puis dans la Somme. Nommé colonel en avril 1916, il poursuit son ascension et fait sans cesse l’admiration de ses supérieurs : au feu comme dans un bureau d’état-major, Gamelin semble décidément un officier de très grande envergure. Le 8 décembre 1916, il est nommé général de brigade à titre temporaire : il ne sera resté colonel que huit mois ! Après un bref retour au G.Q.G., il devient chef d’état-major du groupe d’armées de réserve (général Micheler). Le 11 mai 1917, il reçoit son dernier commandement de la guerre, celui de la 9e division d’infanterie, dont il garde la tête jusqu'à l’armistice. Soucieux d’économiser la vie de ses hommes, il n’en témoigne pas moins d’une grande habileté tactique, comme en témoignent ses combats dans la région de Noyon, aux heures critiques du printemps 1918. Il n'est pas interdit de penser que la division Gamelin a permis, par ses combat à la droite d'un front britannique en pleine décomposition, de sauver une situation quasiment désespérée. Quoi qu'il en soit, c'est bien grâce à elle que l'avance allemande dans la vallée de l'Oise a été ralentie et que la jonction entre les deux alliés a pu rester effective dans ce secteur. 

Après la guerre, le général Gamelin est nommé chef de la mission militaire française au Brésil. Il y rend de grands services, mais sa santé s’altère. En décembre 1924, il rentre en France, malade. Le 2 septembre suivant, il part pour la Syrie comme commandant des troupes du Levant, adjoint du général Sarrail. Là aussi, il obtient de brillants succès militaires qui contribuent à redresser la situation de la France, pourtant bien fragile avant son arrivée. Lorsqu’il rentre en métropole, en 1928, il est général de corps d’armée et grand officier de la Légion d’Honneur, mais des voix discordantes commencent à se faire entendre, comme par exemple celle du haut-commissaire de la France au Levant, Henri de Jouvenel, qui lui préfère le général Billotte et relève des faiblesse dans sa personnalité. Pourtant l’aura de Gamelin ne semble pas devoir cesser de grandir. En février 1929, il reçoit un commandement prestigieux : celui du 20e corps d’armée. Dès l’année suivante, il doit revenir à Paris, où il occupe les fonctions de sous-chef d’état-major général, sous les ordres du général Weygand. C’est la porte ouverte vers les sommets de la hiérarchie militaire française. Il s’initie alors aux questions concernant l’ensemble de l’armée.

Le 9 février 1931, Gamelin remplace Weygand (nommé inspecteur général de l’armée) comme chef d’état-major général. Il entre ainsi au Conseil Supérieur de la Guerre et resserre ses liens avec les milieux politiques et de gouvernement. Pendant quatre ans, il collabore étroitement avec Weygand, puis lui succède en janvier 1935. Désormais à la tête du Conseil Supérieur de la Guerre et de l’état-major de l’armée, il est le véritable chef de l’armée française et, comme tel, se trouve directement responsable des choix qui seront faits jusqu'en 1939. En tant que conseiller militaire direct des gouvernements successifs, il joue également un rôle de premier plan dans l’attitude politique de la France vis à vis des dictatures.

A partir de cette consécration qui le place sur le devant de la scène, le général Gamelin se révèle fin diplomate (les Anglais l’appréciaient beaucoup, ce qui en dit long sur ses capacités de négociation et son pouvoir de séduction). Dans le même temps, il reste souvent inerte lors des grandes crises que traverse la France et qui engagent son armée : remilitarisation de la Rhénanie, guerre d’Espagne, crise tchécoslovaque, crise polonaise, etc. Préférant temporiser, ménager les susceptibilités, entretenir des alliances parfois douteuses ou économiser les crédits militaires, il favorise la politique timorée des gouvernants de la IIIe République face aux agressions d’Hitler. A ce titre, il porte notamment une lourde responsabilité dans l’abandon de la Tchécoslovaquie par la France en septembre 1938. Violant le principe même de l’alliance militaire établie au lendemain de la Grande Guerre, il n’offre pas aux Tchèques l’aide qu’ils attendaient et laisse l’armée française inactive, en dépit des accords de défense mutuels. Cette dérobade est d’autant plus grave que Gamelin trahit la parole qu’il avait lui-même donnée. Cela provoque la colère de l’attaché militaire français à Prague, le général Faucher, qui sait toute la fidélité des Tchèques pour la France et qui comprend d’autant mieux leur immense désarroi. Après avoir averti son supérieur à maintes reprises et faute d’avoir pu peser sur les événements, Faucher exprime son ressentiment dans les derniers jours de septembre 1938, dans une lettre d’une franchise cruelle, aux accents prophétiques, adressée au général Gamelin : "Il existait en Tchécoslovaquie des sentiments anciens, profonds, touchants d’amour et d’admiration pour la France. Je connais assez le pays pour l’affirmer en me basant sur autre chose que sur des propos ou des manifestations attribuables à la simple politesse. A ces sentiments succèdent haine et mépris ; nous avons trahi avec cette circonstance aggravante que nous avons essayé de camoufler la trahison. "Vous aurez peut-être un jour contre vous des canons de Skoda et des soldats tchécoslovaques", m’a dit un ami de longue date. Déjà, on ne salue plus les officiers français et pour éviter tout incident le personnel de la mission ne sort plus qu’en civil". Pour toute réponse à ce bel exemple de clairvoyance et d’honneur militaire, le général Faucher ne recevra qu’un blâme de la part de Gamelin...

Dans les questions militaires purement hexagonales, l’attitude équivoque et le manque d’audace du chef de l’armée posent les jalons d’un futur désastre. A l’inverse de Joffre avant 1914, Gamelin ne favorise pas la réflexion tactique et technique. Les rapports de ses attachés militaires mettant en valeur les innovations des armées étrangères ne trouvent pas chez lui l’écho favorable qui aurait permis d’en faire bénéficier l’armée française. Ni l’exemple des parachutistes russes, ni celui des blindés allemands ne l’incitent à lancer des recherches de grande ampleur dans ces directions. Au contraire, son excès de diplomatie favorise les luttes de clans stériles et, par voie de conséquence, le retard de l’outil militaire français. L’exemple de l’emploi des chars d’assaut est révélateur de cette situation.

Lorsque la guerre se déclenche, en septembre 1939, Gamelin est responsable d’une nouvelle dérobade, en ne lançant pas la puissante action offensive contre l’Allemagne qu’il avait promise aux Polonais. Après quelques timides incursions en Sarre, il fait rentrer l’armée française dans ses cantonnements et laisse passer une superbe occasion de bousculer un ennemi trop peu nombreux pour pouvoir opposer une résistance sérieuse. Une fois encore, il temporise, hésite, disserte, reste paralysé par la peur d’un échec et, en fin de compte, préfère la reculade à l’action salvatrice. La Drôle de Guerre lui donne d’autres occasions de faire preuve de son manque de personnalité. Par peur de représailles, il fait avorter plusieurs projets d’actions contre le territoire du Reich : bombardement de la Ruhr, pose de mines dans le Rhin, etc. En outre, sa rivalité avec le général Georges, son subordonné direct, paralyse une bonne partie de la chaîne du commandement sur le front français.

Dans son quartier général, établi dans le fort de Vincennes (pour rester près du pouvoir politique), Gamelin vit en ermite, replié sur lui-même, loin des réalités de la guerre. C’est une personnalité complexe, à la fois brillante (il a une grande culture) et insondable (il se contredit souvent et ne livre que très rarement ses sentiments). Les soldats ne le voient pour ainsi dire jamais. Trop distant, il n’aura jamais la popularité d’un Joffre ou d’un Pétain. Il manque de charisme et d’aplomb pour imposer une ligne directrice ferme et efficace à la conduite de la guerre. Ballotté entre les hommes politiques (il est soutenu par Daladier, mais pas par Reynaud), il ne saura jamais s’imposer véritablement. On est loin du caractère ombrageux et tempétueux d’un Weygand !

A partir du 10 mai 1940, lorsque les hostilités se déchaînent, Gamelin se révèle vite dépassé par les événements. S’abritant derrière le général Georges, il n’ose pas intervenir fermement dans le déroulement des opérations. L’un de ses ordres du jour est resté célèbre. Il commence par la formule : "Sans vouloir intervenir dans la conduite de la bataille en cours...". C’est un aveu de démission. Jamais le chef de l’armée française n’ordonne ; il "suggère", il "estime que"... Alors que le besoin de mesures efficaces et de choix tranchés se fait chaque jour plus essentiel, Gamelin reste lointain (le choix de Vincennes pour établir son quartier général pose problème car le général en chef est loin du front et l’information passe mal) et ne pèse pas sur l’histoire. Le 19 mai, il est remplacé par le général Weygand qui ne pourra rien faire pour endiguer le flot allemand. Les occasions manquées d’avant 1939, les handicaps accumulés depuis la déclaration de guerre et l’absence d’un véritable chef depuis le 10 mai interdisent tout redressement.

En février 1942, le général Gamelin comparaît au procès de Riom, dans lequel sont jugées les personnalités accusées de l’effondrement du printemps 1940. Il reste silencieux pendant toute l’instruction. En avril, il est livré aux Allemands et envoyé en déportation près de Buchenwald. Quelques mois plus tard, il se voit contraint de partager son exil avec le général Weygand, ce qui ne va pas sans entraîner quelques frictions entre les deux hommes. Il est libéré en mai 1945. Dès lors et jusqu'à la fin de sa vie, il n’aura de cesse de justifier ses actes de 1939-40, devant une commission parlementaire tout d’abord, puis dans ses mémoires. 

Maurice Gamelin est mort à Paris le 18 avril 1958. Excellent officier, remarquable acteur de la Grande Guerre, il n'aura été, en fin de compte, qu'un piètre général en chef...


le lundi, 25 janvier 2016 posté dans la catégorie G