Gabard (Ernest)

(19 mai 1879 - 7 avril 1957)



Ernest Gabard est né à Pau le 19 mai 1879. Tout enfant déjà, alors que rien dans son environnement familial ne l'y prédisposait, il ne cessait de dessiner et de sculpter. Dès l'age de 15 ans, il déclarait : "Je serai sculpteur". 

A 17 ans, sa famille l'autorise à aller suivre les cours de l'École des Beaux-Arts, à Paris. Il apprend les bases du métier dans l'atelier de Jules Thomas et s'intéresse particulièrement au cours d'anatomie du Professeur Cuyer. Il fréquente aussi l'atelier d'Auguste Rodin, sans jamais être, toutefois, son praticien. A la fin de son apprentissage, déçu par l'atmosphère de l'école, les clans et les coteries des milieux artistiques parisiens si éloignés de son caractère indépendant et de sa franchise naturelle, il choisit de regagner son Béarn natal. Léon Bérard, de l'Académie française, affirmait en 1954 : "Gabard déroge au type du sculpteur classique, homme aux longs cheveux, à la barbe dissidente vivant à Montparnasse, soucieux surtout d'obtenir les médailles officielles. Gabard a voulu être sculpteur à Pau... son œuvre porte la marque du terroir...". 

Toute sa vie durant, Ernest Gabard travaillera dans son atelier palois et donnera la mesure de son talent dans des disciplines artistiques très variées : dessins, aquarelles, peintures, pointes sèches, bois gravé, taille directe sur bois ou pierre. La ville de Pau peut s'enorgueillir de posséder deux de ses fontaines. Il inventa, avec humour, un personnage, ancêtre de la B.D. : le Caddetou, le cadet, type social du paysan béarnais, malin et pittoresque, portant béret, blouse ample, sabots et parapluie sous le bras. 

Témoin de son temps, des débuts de l'aviation à Pau, aux temps héroïques des frères Wright, de Védrines ou de Blériot, il réalisa de nombreuses affiches, coupes et trophées ainsi que des statuettes. Il immortalisa tout ce que la région a compté de gloires politiques, intellectuelles ou sportives. De ses nombreuses réalisations dans le domaine religieux, on peut retenir le chemin de croix de l'église Notre-Dame à Pau ; cette œuvre sculptée de pierre dure, si différente de l'imagerie sulpicienne de l'époque, est traité avec une grande sobriété, laissant uniquement aux visages et aux mains le soin de traduire et de raconter la tragédie. 

Enfin, sa mobilisation pour les quatre années de la guerre 14-18 fait de lui un artiste combattant, et ses 42 aquarelles évoquent la vie au front de novembre 1915 à avril 1916. Cet homme courageux, lucide, qui se considère comme un "miraculeux rescapé" de Verdun témoignera des souffrances atroces de la "génération sacrifiée" en érigeant, après la guerre, une quinzaine de monuments aux morts dans le Sud-Ouest de la France. Ces monuments émouvants participent de la vision pacifiste, de la réprobation silencieuse de cet artiste patriote face à la guerre. Toute sa vie fut empreinte d'une grande honnêteté artistique dans sa quête de la vérité et de la sincérité. 

Ernest Gabard s'est éteint à Pau le 7 avril 1957.

Gabard et son temps

Ernest Gabard, sculpteur, peintre, graveur, est mobilisé en 1914 et se retrouve très vite confronté à la guerre sur le front de l'Argonne. Il est alors âgé de 35 ans. 

Ses 42 aquarelles, réalisées sur le vif, entre novembre 1915 et avril 1916 parlent autant de la guerre que de l'homme. Quelle motivation peut inciter un artiste sergent à peindre, sorti de la quiétude de son atelier et brutalement plongé dans l'horreur des combats et l'enfer du feu et que rien en préparait à cette épreuve ? Peut-être, est-ce une sorte d'exorcisme pour lutter contre peur et souffrance ; ou bien, un besoin, dicté par son métier, de témoigner de son funeste quotidien, faire œuvre de mémoire contre l'oubli. Otto Dix, peintre allemand, combattant ennemi de la même guerre, très marqué par le conflit, ne dit-il pas qu'il dessinait pour éviter l'ennui ? Plus simplement, on peut penser que Gabard a fait son métier d'artiste, soucieux de vérité, dans la lignée du travail de toute sa vie, témoin de son temps, homme honnête, fin et intelligent. 

Patriote engagé pour servir le pays, Gabard fait entendre sa voix à travers ce petit carnet (l'original mesure 18 x 14 cm) relié par deux anneaux ; ce support de petit format, pratique à sortir ou à ranger dans sa musette à chaque répit ou à chaque alerte, se prête fort bien à l'aquarelle, technique légère, rapide, de l'instant à saisir. Ce carnet que nous avons baptisé pour les besoins de l'édition "Carnet de guerre" ne portait aucun titre, n'ayant aucune finalité de publication et n'apparaissant pas dans l'œuvre connue de l'artiste. Dans ces lieux de mort que sont les tranchées, les sapes et autres "boyaux", ne peut-on établir une bipolarité entre la technique rapide, instantanée de l'aquarelle et le temps si pesant, si lent à s'écouler, autrement dit entre le concept de vie et le concept de mort ? Gabard nous montre au jour le jour sa vie et celle de ses camarades, ensemble confrontés à la même réalité. Son dessin précis, plein d'acuité, toujours vrai, nous fait osciller entre le comique et le tragique, le léger et le sérieux, l'humour et la dérision. Il est à remarquer qu'on ne trouve chez lui trace de vulgarité, de grandiloquence ou de flagornerie. Les scènes qu'il peint sont très diverses dans l'infinité de leurs aspects familiers, malgré leur monotonie apparente. Et s'il a éprouvé le besoin de dater la plupart des aquarelles, de leur donner une légende, c'est encore dans le dessein d'opérer l'osmose entre espace et temps.

Parallèlement, dans le contexte de cette culture de guerre, l'état d'esprit général et les opinions semblent avoir évolué au fil de ces quatre ans. On peut d'abord remarquer que la guerre a décimé les milieux intellectuels français puisque dès la fin de 1914, elle avait déjà fauché la vie de plus de cent écrivains dont Charles Péguy et Henri Alain-Fournier. Si Maurice Barrès transcende la réalité de la vie au front, exaltant les valeurs patriotiques jusqu'au consentement des combattants à la guerre et à l'héroïsme, d'autres, dans leurs écrits, semblent plus nuancés comme Romain Rolland ou Henri Barbusse dans "Le Feu". Pour ce dernier, la guerre, ce sont "des peuples entiers qui vont à la boucherie, rangés en troupeaux d'armée, pour qu'une caste galonnée d'or écrive ses noms de princes dans l'Histoire". Guillaume Apollinaire, engagé volontaire en 1915, accepte la guerre et écrit : "Je suis transporté d'enthousiasme de partir. Maintenant une vie nouvelle commence, celle où le caractère peut montrer ce qu'il est". Il nargue même le danger dans son poème "Fête".

Autre éclairage de la guerre de 1914 : la parution de quatre albums guerriers de la "Bécassine" de Pinchon dans lesquels souffle l'esprit patriotique et cocardier. Bien que l'héroïne soit dessinée sans sa bouche, cela ne l'empêche nullement de déclarer : "ça durera ; on souffrira ce qu'il faudra souffrir ; mais les Boches, on les aura !". Parmi les artistes combattants ou non combattants, qui ont "couvert" la guerre par leurs dessins, peintures ou aquarelles, on peut faire référence aux œuvres publiées dans "L'Illustration". Le lieutenant Jean Droit nous montre une série de dix figures héroïques de fantassins, dessins du grenadier, du voltigeur, ou du brancardier ; tous traduisent la vaillance et l'esprit de sacrifice de ces héros. Avec J. Simont, François Flameng, ou Georges Scott, artistes "officiels", nous suivons la guerre tant à travers des scènes de bataille épiques, que dans les cantonnements ou même tout à fait à l'arrière, voire même chez les civils avec les visites des permissionnaires à leurs familles. Ces dessins sont faits sur le vif ou parfois d'après le récit de soldats ; ils se veulent un soutien aux armées, au moral des troupes et un hommage au patriotisme et à l'héroïsme des combattants. Mathurin Méheut, mobilisé au tout début de la guerre, est le peintre de la vie des tranchées. Dans ses aquarelles, ses dessins et ses lettres à sa femme, on est frappé par la sensibilité, la sincérité de l'artiste qui écrit depuis la forêt de l'Argonne : "sc'est le meilleur témoignage d'amitié et d'admiration que je puis donner à mes braves soldats, que de chercher à fixer sur les pages de mon nouvel album leurs gestes familiers et leurs attitudes héroïques (…) Je serais bien heureux si ces pauvres feuillets, où j'ai dessiné avec ce que j'ai pu et comme j'ai pu, échappent à la tempête, (…) ne sont pas perdus...". 

Pour nous aujourd'hui, 80 ans après la fin des combats, quelle leçon peut-on tirer de ce conflit ? Peut-être pourrions-nous réfléchir à la phrase de Javier Perez de Cuellar : "La paix se construit chaque jour et nous en sommes les bâtisseurs" ?

 

Pour en savoir plus :

Sur le site du CDDP des Pyrénées-Atlantiques, découvrez les aquarelles peintes par Ernest Gabard et les monuments aux morts qu’il a réalisés en hommage aux combattants de la Grande Guerre.

le lundi, 25 janvier 2016 posté dans la catégorie G