David-Neel (Alexandra)

Ecrit par Marc Nadaux

(24 octobre 1868 - 8 décembre 1969)


Louise Eugénie Alexandrine David naît à Paris, le 24 octobre 1868. Alors qu’elle est âgée de six ans, les David s'installent en Belgique, à Ixelles, au sud de Bruxelles. Fille unique, l’enfant vit dans ambiance pesante, celle du foyer familial, avec un père français et protestant, et une mère catholique et d'origine scandinave. Aussi plusieurs fugues jalonnent-elles sa jeunesse. Celle-ci est également empreinte de spiritualité et de désir d‘aventures. Alexandra est une grande lectrice des œuvres de Jules Verne. Alors que ses parents sont en villégiature à Ostende, l’adolescente effectue un premier voyage, seule, en Angleterre, en 1883. Elle récidive, deux années plus tard, cette fois-ci sans leur autorisation. Sa mère est ainsi contrainte de venir la retrouver en Suisse, sur les bords du lac Majeur, après qu’Alexandra y est parvenue en train, sans bagages, accompagnée des seules Pensées d’Épictète. Ayant traversé le Saint-Gothard à pied et visité les lacs italiens, elle promet alors de ne voyager de nouveau qu’à l’heure de sa majorité. En 1886, Alexandra part ainsi visiter l'Espagne, un baluchon accroché au guidon de sa bicyclette !

Dés cette époque, attirée par les choses de l’Orient lointain, Alexandra commence à étudier les philosophies bouddhistes, tout en se faisant à l’usage de la langue anglaise. En 1889, elle quitte définitivement sa famille et gagne Paris. Dans la capitale, la jeune fille fréquente la Société Théosophique de Madame Blavatsky, tout comme l’Université. On la rencontre fréquemment sur les bancs des amphithéâtres, en Sorbonne ou au Collège de France, assistant en auditeur libre au cours de Langues Orientales. Alexandra David devient également familière du musée Guimet, haut lieu de l’orientalisme dans la capitale. Ayant adhérée à la maçonnerie, elle nourrit également quelques amitiés au sein des milieux féministes et anarchistes. En 1899, un traité libertaire rédigé de sa main, Pour la Vie, est d’ailleurs préfacé par le géographe Élisée Reclus. L’année suivante, un héritage légué par sa marraine lui permet d’entreprendre son premier voyage en Extrême-Orient. Délaissant la société européenne et coloniale, Alexandra parcourt l'Inde pendant plusieurs mois, s’immergeant dans cette civilisation pluri-millénaire. A Bénarès, Swami Bhaaskarananda lui-même lui enseigne le yoga.

De retour à Paris, le besoin d’argent se fait sentir. Se souvenant de ses études musicale et lyrique passées, elle entame une carrière d’artiste. Celle-ci sera néanmoins de courte durée. Sous le pseudonyme de Mademoiselle Myrial, la Parisienne part pour le Tonkin, ayant tout d’abord pris un engagement avec les théâtres de Haiphong et d’Hanoi. A l'opéra d'Athènes, puis à Marseille, Alexandra David interprète divers rôles : la Marguerite du Faust de Gounod, Manon de Massenet et Carmen de Bizet. Cependant, après avoir rempli son contrat, Alexandra délaisse la scène, qu'elle n'apprécie pas. En 1902, elle accepte la direction artistique du Casino de Tunis. C’est là, en Afrique du Nord, qu’elle fait la rencontre d’un ingénieur des Chemins de Fer, Philippe Neel. Ils se marient en 1904. Alexandra est à présent âgée de trente-six ans et elle a abandonné ses activités artistiques. Même si cette union est heureuse, la vie de couple la conduit au bord de la dépression. Quelques croisières à bord de leur voilier baptisé l'Hirondelle distraient bien la jeune femme, mais celle-ci est toujours avide d’horizons lointains, ce que comprend son mari. Alexandra David-Neel prononce à cette époque en Europe ses premières conférences sur les religions orientales, bouddhisme et hindouisme. En 1911, dans son essai, Le Modernisme bouddhiste et le Bouddhisme de Bouddha, elle dénonce la vision traditionnelle d’une spiritualité appartenant d’avantage au passé et à l’histoire des religions. Il est vrai que depuis plusieurs années déjà l’enseignement de Bergson bousculait les assises du positivisme au sein des milieux intellectuels.

Enfin, au mois d’août 1911, Alexandra David-Neel, chargée de mission par le ministère de l’Instruction publique, quitte Tunis. Ayant traversée les Indes, et ayant ainsi parcouru des milliers de kilomètres à travers l'Extrême-Orient et une grande partie de l'Asie Centrale, elle parvient au Sikkim en 1912, un petit État himalayen. Au cours de ce périple, la voyageuse, au gré des rencontres, perfectionne sa connaissance du sanskrit et, surtout celle du tibétain. Ceci lui permet de recueillir l’enseignement des plus grands sages, avec lesquels Alexandra David-Neel s’entretient dans les monastères, mais également de traduire les manuscrits anciens. Le prince Sidkeong, avec lequel elle s'est liée, lui organise une entrevue avec le Dalai-Lama, à l’époque en exil. En 1914, elle fait la connaissance d‘Aphur Yongden, un jeune moine qui deviendra par la suite son fils adoptif. Tous deux décident de se retirer dans une caverne à 3.900 mètres d'altitude, au nord du Sikkim. Auprès d’autres Gomchens (ermites), la voyageuse pratique à présent la méditation, un art qui participe de son initiation au bouddhisme tantrique. Ayant franchit à deux reprises la frontière tibétaine et parvenant alors jusqu'à Jigatzé, une des grandes villes du sud du Tibet, elle s’attire l’hostilité des autorités britanniques qui l’expulsent du Sikkim, un de leurs protectorats, en 1916.

Après avoir affronté les rigueurs de trois hivers himalayens, Alexandra David-Neel, suivie de Yongden, gagne l’Inde voisine, avant de s'embarquer pour le Japon. Il lui est en effet impossible de retourner en Europe, en raison de la guerre. Ce pays la déçoit. Ses montagnes intérieures lui rappellent trop les paysages de France. En Corée, puis en Chine, elle retrouve des Lamas tibétains. Avec l’un d’entre-eux, les deux voyageurs traversent la Chine d'est en ouest, parcourant le désert de Gobi et la Mongolie. Enfin, après trois années d'études passées au monastère de Kum-Bum, vêtue d'une robe de mendiante, Alexandra David-Neel entre au mystérieux Tibet. Parvenue à Lhassa au mois de février 1924, la Française est alors la première occidentale à pénétrer dans la ville sainte. Avec son compagnon, elle y séjourne deux mois, durant lesquels elle visite également les grands monastères environnants : Drépung, Séra, Ganden, Samyé...

De retour en France, après un périple de quatorze années, l’exploratrice se sépare d’avec son mari et s’installe à Digne, en Provence, en 1928. Au fur et mesure des travaux d’aménagement, sa villa, baptisée Samten-Dzong, prend l’allure d’une maison tibétaine. Elle publie plusieurs livres qui relatent ses voyages - Voyage d’une Parisienne à Lhasa en 1927 - et commente les écrits des mystiques qu'elle a rencontrés - Initiations lamaiques en 1930, Le Lama aux cinq Sagesses en 1930 aussi. Ces succès d’édition lui apportent la notoriété, ce que confirme la nombreuse assistance qui est présente lors de grandes tournées de conférences en France et en Europe. Ayant obtenu l’aide de divers ministères et touché de confortables droits d'auteur, Alexandra David-Neel, toujours accompagnée de Yongden, repart en 1937 à destination de la Chine. Parvenue à Moscou à bord du train Nord Express, la voyageuse, âgée à présent de soixante-neuf ans, emprunte ensuite le Transsibérien. Arrivée en Chine, elle est surprise par le déclenchement de la guerre sino-japonaise. Le froid rigoureux, la famine et les épidémies qui sévissent, les bombardements meurtriers contribuent à rendre ce second périple difficile. D’autant plus qu’en 1941, Philippe Neel, avec qui elle correspondait jusqu’alors, décède. L’exploratrice est désormais seule, sans ressources, au milieu de l’horreur.

Parvenue enfin en Inde en 1946, près de dix années se sont écoulées. Alexandra David-Neel a soixante dix-huit ans. A regret, elle rentre en France pour régler la succession de son mari et, de nouveau, s'installe à Digne où elle reprend la plume afin de raconter ses nouveaux souvenirs : Au Cœur des Himalayas en 1949, Ashtavakra Gita en 1951, L’Inde où j’ai vécu en 1961... Quelques années auparavant, en 1955, l’exploratrice a perdu Yongden, son compagnon de voyage. 

C’est à Digne, le 8 septembre 1969, que décède Alexandra David-Neel. Elle allait avoir cent un ans et jusqu’à sa mort, inlassablement, l’exploratrice avait écrit, étudié. Ayant fait renouveler son passeport, l’orientaliste comptait d’ailleurs retourner au Tibet, annexé depuis son départ par la Chine communiste. A deux reprises, le 15 octobre 1982, puis du 21 au 26 mai 1986, Sa Sainteté le XIVe Dalaï-Lama viendra à Digne visiter la maison d’Alexandra David-Neel et rendre hommage à celle qui a tant contribué à faire connaître son peuple et sa culture aux Occidentaux. C'est à Bénarès, le 28 février 1973, que les cendres de l'exploratrice du Tibet et de son fils adoptif le Lama Yongden sont dispersées dans le Gange. En 1975 et 1976, est publié son Journal de Voyage.

le vendredi, 22 janvier 2016 posté dans la catégorie D