Callies (Alexis)

Ecrit par Éric Labayle

(26 mars 1870 - 23 juin 1950)

Alexis Eugène Callies est né à Annecy le 26 mars 1870. Bien que fils de médecin, il néglige la carrière médicale pour celle des armes. Le 20 octobre 1891, il souscrit un engagement volontaire pour trois ans, au titre de l’École Polytechnique. Après y avoir obtenu son galon de sous-lieutenant, il complète sa formation à l’École d’Application de l’Artillerie et du Génie de Fontainebleau, d’octobre 1893 au 31 mars 1895, dans la spécialité "artillerie de marine" puis dans celle d’artillerie "de terre". Le 26 août suivant, il se marie avec Marie Louise Elisabeth Amiot, fille de l’ingénieur télégraphiste attaché à la personne de Napoléon III de 1859 à 1870. Le premier octobre, il rejoint comme lieutenant le 7e régiment d’artillerie (Rennes). Il part ensuite pour Toulon le 8 juillet 1904 et y intègre le 17e bataillon d’artillerie à pied. Le 23 mars 1907, il reçoit son galon de capitaine avec sa mutation pour le 19e d’Artillerie (Nîmes). Il y sert toujours à la déclaration de guerre. Entre 1914 et 1918, Alexis Callies occupe successivement les fonctions de capitaine commandant une batterie de canons de 75, d’officier adjoint au commandant d’une artillerie de corps d’armée, puis de chef d’escadron commandant un groupe d’artillerie de campagne. Ses carnets de guerre rendent compte de ces emplois et reflètent leur diversité. Et c’est précisément cette diversité des portraits brossés, des mentalités, des missions, des moyens, des préoccupation et des conditions de vie qui fait la richesse et l’originalité de son témoignage.

Peu porté sur le travail scolaire, Alexis Callies est sorti dernier de sa promotion de l’École Polytechnique (ce qui explique son affectation dans l’artillerie de marine). Un an et demi plus tard, son appréciation de fin de stage à l’école d’application de Fontainebleau mentionne toutefois qu’il a " fait des progrès et en aurait fait davantage s’il avait montré plus d’assiduité au travail ". En outre, il y fait preuve de " bonnes aptitudes militaires ", d’intelligence et de certaines qualités d’orateur. Il en sort avec le 59e rang sur 85 élèves. C’est en corps de troupe qu’il se révèle être un excellent officier d’artillerie, comme en témoignent ses notations annuelles. A peine certains chefs de corps relèvent-ils chez lui une confiance en soi parfois excessive. Cavalier émérite, il suit les cours de l’école de Cavalerie de Saumur entre octobre 1897 et août 1898 et c’est tout naturellement qu’après un bref passage dans l’artillerie à pied il rejoint le 19e régiment d’artillerie à cheval. Ses qualités équestres lui furent salutaires à plusieurs occasions, pendant toute la guerre.

Le 1er décembre 1919, il prend prématurément sa retraite comme chef d’escadron (il est placé en congé illimité en 1921) et, pour des raisons pécuniaires, se reconvertit dans l’industrie. Il dispose désormais du temps nécessaire à la mise au propre des notes qu’il avait rédigées sur son agenda personnel au jour le jour, pendant toute la campagne. Elles sont relues, vérifiées, parfois augmentées (mais en aucun cas réécrites), puis recopiées sur des cahiers d’écolier. A partir de 1925 et plus encore de 1928, date de son entrée en politique, Alexis Callies n’est plus en mesure de poursuivre son travail de mise à jour, faute de temps libre. Il l’interrompt donc pour ne le reprendre qu’en octobre 1935, sans changer de méthode . Il peut enfin achever son œuvre, laquelle occupe treize cahiers d’écolier, noircis d’une écriture serrée et parfois difficilement lisible.

Si le commandant Callies décrit dans ses carnets ce que fut sa vie d’officier d’artillerie au front entre 1914 et 1918, il laisse également transparaître des soucis, des idéaux et des blessures propres à son époque et à son milieu. Quatre grands thèmes structurent son texte et sa réflexion : le poids du passé politique de l’armée, les considérations de pure tactique militaire, les rumeurs et la légende noire des troupes du Midi.

Catholique pratiquant mais clérical modéré, rallié à la République mais non sans méfiance envers le régime, le commandant Callies appartient à la génération d’officiers la plus éprouvée par les scandales qui ébranlèrent l’armée Française entre 1890 et 1910. De l’affaire Dreyfus à la séparation de l’Église et de l’État, sans oublier le scandale des fiches du ministère du général André, chaque soubresaut a laissé de profondes cicatrices dans l’âme, les amitiés ou les relations de service de chacun. Il suffisait d’une prise de position un peu trop avérée en faveur d’un camp ou d’un autre pour que s’inventent des réputations ou se créent des inimitiés tenaces. Lorsque l’Allemagne déclare la guerre à la France, ces remous sont encore cruellement sensibles, en dépit d’une "Union Sacrée" d’apparence. Ils le restent durant toute la guerre. Alexis Callies s’en est fait le témoin et ses convictions religieuses en firent parfois une victime. S’il a toujours su faire passer ses idéaux après son métier d’officier, il n’en fut pas de même pour certains de ses chefs et subordonnés dont le sectarisme provoqua bien des

blessures et des rivalités. L’anticléricalisme d’un général Jullian, ainsi que le républicanisme forcené et sectaire d’un général Sarrail ou d’un capitaine Pellegrin donnent autant d’occasions à Alexis Callies d’exprimer sa méfiance à l’égard des uns et son mépris pour les autres, tout en réaffirmant, lorsque l’occasion se présente, ses options religieuses et politiques.

Dans le domaine strictement militaire, les carnets du commandant Callies fournissent d’utiles précisions sur les conditions de vie et de travail en campagne dans un petit état-major. Loin des tranchées d’un Barthas ou d’un Genevoix, ils décrivent un aspect un peu méconnu (et, il faut bien le dire, un peu méprisé) de la vie combattante. A l’échelon intermédiaire entre la troupe et les grands chefs, l’état-major de l’artillerie d’un corps d’armée (ainsi que tous les états-majors d’armes, d’une manière générale) peut sembler une "planque", vu des premières lignes. C’est une idée fausse, car on y meurt aussi. Au quotidien, le travail est harassant. Il afflue de toutes parts, en exigences péremptoires d’autant plus difficiles à respecter qu’elles ne tiennent souvent compte ni des délais ni des moyens nécessaires à leur satisfaction. Enfin, condition aggravante, la vie en petit état-major est généralement une vie en huis-clos, tout le monde partageant le même bureau, la même salle à manger, la même chambre... Les personnalités profondes s’y révèlent, les caractères s’y aigrissent et les rivalités de personnes ou d’opinions s’y font jour. Bien peu de carnets ou de mémoires jusqu’alors publiés rendent compte de ces réalités médianes entre le front et l’arrière. Après son retour en régiment, début 1916, Alexis Callies reprend le fil d’un récit plus classique. Le lecteur y retrouvera les évocations familières de la vie aux tranchées, des marmitages et des malheurs au quotidien des poilus. Il y sera également sensibilisé aux difficiles relations entre l’artillerie et l’infanterie. Relations tactiques, mais également relations humaines, tant les fantassins affectent d’ignorer et de mépriser les artilleurs, qui le leur rendent bien. Dans cet environnement délicat, le commandant Callies s’efforce constamment de rompre ce malentendu entre les deux armes. Pour ce faire, il doit lutter contre les idées préconçues des uns et les immobilismes des autres, sans parler des nombreuses méconnaissances mutuelles. Son action est à replacer dans le contexte plus global de la recherche (théorique mais aussi pratique) d’un combat commun harmonieux et efficace de l’artillerie et de l’infanterie, qui fut un incessant sujet de débat en France entre 1871 et 1945, avant que le principe d’un combat résolument interarmes (fondé tout d’abord sur l’exemple des "combat command" américains) ne s’impose durablement. En cherchant à renforcer les liens unissant fantassins et artilleurs, Alexis Callies fait profession de pragmatisme, mais surtout d’une indéniable modernité dans son approche des problèmes tactiques.

Tous les combattants de la Grande Guerre, officiers ou soldats, s’efforcent de se tenir informés des opérations en cours. Attachés à leur secteur, lorsque ce n’est pas à leur portion de tranchée, vivant dans la terre, le regard au ras du sol, ils n’en cherchent pas moins à acquérir maladroitement une connaissance plus globale de la guerre. Cela les rassure et leur donne le sentiment d’être autre chose que des pions disséminés sur le front. Dans les petits états-majors, on partage ces préoccupations, tout en cherchant à faire montre de science stratégique ; on échafaude les alliances, élabore des plans de campagne et des offensives victorieuses... Ainsi, une foule d’informations circule quotidiennement dans les cantonnements, des premières lignes à l’arrière. On les appelle "bobards" ou "bouthéons" et personne ne cherche vraiment à en vérifier l’exactitude puisque, comme de bien entendu, on les tient toutes de source sûre. Quand sera-t-on relevé ? Dans quel secteur notre régiment (ou notre corps d’armée) va-t-il être engagé prochainement ? Qui va remplacer le général en chef ? Où doit se faire la prochaine offensive décisive ? Combien de temps la guerre durera-t-elle encore ?... Alexis Callies s’est fait le témoin et le chroniqueur de ces rumeurs. Son texte en fourmille. Il en rend souvent compte avec humour, mais également parfois avec une certaine candeur qui en dit long sur l’oreille complaisante que l’on prêtait alors aux bruits les plus divers.

Il est enfin un autre leitmotiv qui ne prête pas à sourire. C’est toujours accompagné d’une profonde douleur et d’une indignation sincère qu’il revient dans les écrits du commandant Callies. Il s’agit de la mauvaise réputation qui est faite aux troupes du Midi en général et au 15e C.A. en particulier. Celle-ci se fait jour très tôt dans la guerre, dès les premiers revers d’août 1914. Elle est injuste et parfaitement infondée, mais comment n’aurait-elle pas connu de succès, puisque le général Joffre lui-même lui apporte son concours ? Le 21 août à 19 heures en effet, il déclare par téléphone au ministre de la Défense : " L’offensive en Lorraine a été superbement entamée. Elle a été enrayée brusquement par des défaillances individuelles ou collectives qui ont entraîné la retraite générale et nous ont occasionné de très grosses pertes. J’ai fait replier en arrière le 15e Corps qui n’a pas tenu sous le feu et qui a été cause de l’échec de notre offensive. J’y fais fonctionner fermes les conseils de guerre ". Rien n’est moins faux que ces prétendues défaillances du 15e Corps et Joffre allait s’en rendre compte bien vite. Il n’en reste pas moins que la légende était forgée et qu’elle bénéficiait de la bien maladroite caution de la plus haute autorité de l’armée française. Trois jours plus tard, l’affaire prend une toute autre dimension. De rumeur, elle devient diffamation, sous la plume du sénateur Gervais qui, le 24 août, publie sur la demande du ministre Messimy dans Le Matin un article accusateur, dont les échos devaient se faire entendre jusqu'à la fin du conflit. Les réactions ne 

se font pas attendre. Émanant des milieux politiques ou journalistiques, elles démontrent l’inanité d’une telle accusation contre les hommes d’une région de France. Après tout, les troupes (lorraines) du 20e C.A. n’ont pas connu plus de succès devant Morhange que celles du 15e C.A. autour de Dieuze. En outre, les causes de l'échec avancées par Gervais sont fausses car elles passent sous silence la réalité des combats, la puissance de feu de l’artillerie allemande, la qualité des organisations défensives de l’ennemi, les vices de la doctrine officielle de combat de l’armée française, etc.. Mais le mal est fait. La "légende noire" du 15e Corps est en marche, en dépit de toutes les tentatives et de toutes les bonnes volontés visant à la réfuter. L’affaire prend de telles proportions qu’elle menace de compromettre sérieusement le moral d’une partie de l’armée. Le ministre se voit contraint d’en appeler à la vigilance des généraux commandant les régions dites "sensibles" (7e, 14e, 15e, 16e, 17e et 18e régions militaires) et de leur demander d’étouffer toute tentative de la presse locale visant à raviver la polémique. La rumeur survit tout de même jusque après l’armistice, plus sournoise car moins officielle. Le chef d’escadron Callies en fut blessé, comme la plupart de ses confrères du 15e Corps. L’injustice et la médisance soulèvent chez lui une indignation certes pudique et généralement laconique, mais sincère et douloureuse, qui émaille l’ensemble de ses textes, au hasard de ses rencontres ou de ses lectures.

Le 1er décembre 1919, Alexis Callies obtient sa mise à la retraite comme chef d’escadron et se retire à Levallois-Perret. Il commence alors une seconde carrière dans l’industrie et remplit un certain nombre de responsabilités, comme celle d’arbitre-expert près le tribunal de commerce de la Seine. Il n’abandonne toutefois pas l’armée, puisque versé dans la réserve puis la territoriale, il accomplit encore une douzaine d’années de service militaire, avant d’être rayé des cadres en 1933. 

Le 29 avril 1928, il est élu au second tour des élections générales et devient député d’Annecy. A l’Assemblée, il s’inscrit au groupe de l’Union Républicaine Démocratique et fait partie de plusieurs commissions, dont celles de l’armée, des mines et des programmes électoraux. Entre autres activités, il est l’auteur d’un projet de loi en faveur du vote familial (1930), interpelle le gouvernement au sujet des entreprises dissidentes au Maroc et dans le Sud-Oranais, participe à la discussion des budgets de la Guerre, de l’Instruction Publique et de la loi de finances (entre 1930 et 1932) et sert de rapporteur pour la proposition visant à rendre un hommage national au maréchal Joffre (en 1931). Il est battu par Henri Clerc aux élections des 1er et 8 mai 1932 et ne se représente pas en 1936, mettant ainsi un terme à sa carrière politique pour ne plus se consacrer qu’à son industrie. Il décède à Mars-sur-Allier, dans la Nièvre, le 23 juin 1950.

 

Pour en savoir plus :



Ouvrage écrit par Alexis Callies :

Carnets de Guerre d'Alexis Callies, 1914-1918, E.L., Château-Thierry, 1999, 560 pages. Ce livre est disponible aux éditions Anovi.

le vendredi, 22 janvier 2016 posté dans la catégorie C